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A la découverte de nos blancs péyi

A la découverte de nos blancs péyi

Mais qui sont-ils ? où se cachent-ils ?
Mais qui sont-ils ? Où se cachent-ils ? Existent-ils vraiment nos blancs créoles bien de chez nous, nos blancs made in « péyi Gwadloup » ? Cette caste quasi secrète qui cultive l’entre-soi, qui pratique l’exclusion en se retranchant dans ses îlets privés, se retrouvant dans ses fêtes de famille ultra select, et s’amusant dans ses boîtes unicolores. Cette part de nous qui nous rappelle que les turpitudes de notre histoire commune ont fait cohabiter bourreaux et victimes afin de construire ce que nous sommes collectivement aujourd’hui.

Pour la plupart d’entre nous, ce que nous savons d’eux est surtout colonisé par l’idée que nous nous faisons des « békés » martiniquais. Békés, Blancs pays, Blancs créoles ?
Mais alors qui sont-ils ? Quand on leur pose la question, ils commencent déjà par dire ce qu’ils ne sont pas : des « békés » (justement). C’est un terme qu’ils jugent péjoratif et qui, de ce fait convient tout à fait aux Martiniquais (notons que la rivalité Guadeloupe-Martinique est plus que vivace dans ces milieux, la Martinique ayant longtemps eu le privilège d’être la capitale des Antilles françaises, on lui reproche ses abus de position dominante, son complexe de supériorité et on envie la réussite éclatante de sa classe des blancs créoles). Une fois la confusion écartée, ils se définissent selon 3 critères (racial, temporel et culturel).

Il sont d’abord un groupe « de race blanche » (critère racial) , qui vit en Guadeloupe depuis très très très longtemps, qui l’a construite de ses mains en quelque sorte (ils se revendiquent comme étant en réalité « le premier groupe qui ait véritablement construit et exploité la Guadeloupe » (critère temporel), et enfin ils se considèrent comme des « métis culturels » car ils ont complètement absorbé la mentalité créole, ils en sont même une partie intégrante au même titre que toutes les autres composantes de la société guadeloupéenne (critère culturel).

Mais à bien y regarder ce n’est pas si simple. Notre caste des blancs pays est en réalité un groupe auto-constitué et auto-proclamé « blanc »-pays. La pénurie de femmes occidentales au début de la colonisation (elles ne représentent que 3 à 4% de la population blanche en 1654 par exemple) a créé une telle situation que ces messieurs blancs ont dû puiser dans le gisement des femmes noires et amérindiennes pour survivre et croître.
Dans son ouvrage « la France et ses esclaves », Frédéric Régent nous explique comment « le métissage est à l’origine de la fabrication des Blancs des colonies ». Au recensement de 1797 environ 40% des habitants classés comme blancs ont un ascendant non occidental (esclave ou amérindien). « Ce métissage originel a pu produire une quantité de Blancs suffisante pour défendre les colonies françaises des adversaires et encadrer les esclaves. D’ailleurs dès que la société esclavagiste de chaque colonie est solidement formée, la caste des Blancs se ferme. Ainsi la catégorie intermédiaire des libres de couleur apparaît à la fin du XVIIe siècle dans les colonies d’Amérique . Toutefois, avant la mise en place de la ségrégation juridique entre Blancs et non-Blancs, beaucoup de descendants d’Africaines, d’Amérindienes ou d’Indiennes ont franchi la barrière de couleur. » (p.63-64).

Cette caste des blancs créoles est aussi une caste qui a été très hiérarchisée selon la fortune et l’origine des familles qui la constituent.
Ainsi au bas de l’échelle on retrouvait les « Petits Blancs » qui étaient des habitants vivriers (anciens engagés ou « 36 mois » pour la plupart) cultivant à très petite échelle dans les grands fonds. Même s’ils pouvaient posséder en moyenne une dizaine d’esclaves, ils vivaient assez sommairement. L’exemple type est la famille Matignon qui a donné son nom au terme « Blanc-Matignon » qui désigne ces blancs pays pauvres vivant reclus dans nos campagnes.

Venaient ensuite les « Moyens Blancs » , eux aussi en majorité anciens engagés ou « 36 mois » qui avaient sû faire des investissements plus fructueux. Possédant en moyenne une trentaine d’esclaves, ils se lançaient dans la culture du café et du coton considérée comme largement moins prestigieuse que celle de la canne à sucre (exigeant plus de capitaux et plus de surface et plus d’esclaves). On y retrouve des familles telles que Boutreau-Roussel-Bonneterre, Lacavé, Boulogne…

Et dans les hautes sphères naviguaient les « Grands Blancs » gros planteurs de canne à sucre des grands négociants. Pour commencer on peut citer l’entourage de Houël (directeur de l’ancienne compagnie des Isles, gouverneur puis propriétaire de la Guadeloupe en 1643) qui encourageait ses amis grands financiers catholiques à investir dans les iles. (par exemple : la famille Lemercier). Mais il pouvait s’agir aussi d’anciens colons protestants hollandais, tropicalisés par leur expérience de colonisation brésilienne, et arrivés en Guadeloupe au 17ème siècle (en amenant dans leur bagages capitaux et savoir-faire dans la culture de la canne à sucre) (ex : la famille Wachter).

Quelques fois aussi de grandes familles françaises protestantes lancées dans les affaires en tant que financiers ou armateurs de bateaux. Ces familles se séparaient en deux branches, une de chaque côté de l’océan (la branche créole produisait du sucre, la branche française le vendait). Pratique pour le commerce ! On y retrouve par exemple la famille Duquerry. Et puis tout le gratin des cadets de familles nobles et désargentés, prêts à donner une vraie particule à des veuves créoles richissimes. (ex : la famille D’anglemot, De Retz etc…).

Mais comme le vrai noble issu de la haute aristocratie française avec son nom à rallonge et son argent et son prestige de grand noble ne courait pas franchement les rues de Pointe-à-Pitre, une pratique s’est peu à peu répandue pour donner un peu de consistance à cette nouvelle élite constituée un peu sur le tas (il faut bien l’avouer). Il s’agit de la pratique des noms de branches. On rajoutait au nom des fils cadets celui de l’habitation d’où ils étaient issus. ça donnait des noms qui feraient pâlir d’envie les plus grands des nobles de l’hexagone (ex : Lemercier s’est transformé en Lemercier de Maisoncelle de Richemont, Coquille en Coquille Dugommier, Boutreau en Boutreau-Rouselle-Bonneterre etc…).

Cependant, à la différence des martiniquais qui ont vécu jusqu’à ce jour sans aucun trouble remettant en cause leur suprématie socio-économique, notre caste des blancs pays a été traumatisée par la révolution et les revers de fortune qu’elle a entraînés dans son sillage.
Je re-situe le contexte : 1794, en pleine période révolutionnaire, Victor Hugues, dit « le terrible » est envoyé par la France pour reprendre la Guadeloupe entre les mains des Anglais. Aidé par les esclaves, il chasse les Anglais, abolit l’esclavage et établit un régime de terreur. Des guillotines sont installées un peu partout et tous les royalistes, en général les gros propriétaires anti-abolitionnistes sont pourchassés (notons que les petits et moyens propriétaires ne sont que peu inquiétés dans leurs grands fonds). Ceux qui n’ont pas le temps de fuir sont exécutés. On évalue à plusieurs centaines le nombre d’exécutions de blancs créoles durant cette période révolutionnaire. Les habitations sont réquisitionnées, mises sous séquestre, et administrées pour le compte de l’Etat par des administrateurs souvent plus révolutionnaires que sucriers.
Auguste Lacour, blanc pays et historien célèbre du 19ème siècle a écrit une « Histoire de la Guadeloupe » assez exceptionnelle pour l’époque. Sur les 4 tomes au cours desquels il étudie notre histoire de 1635 jusqu’à 1850 environ, 2 sont entièrement consacrés à la période révolutionnaire de 1789 à 1802. C’est dire combien il a donné de l’importance à ces événements. Encore aujourd’hui évoquer cette période avec des blancs créoles révèle à quel point ils ont été touchés par cette période trouble et à quel point le traumatisme est encore vivace.
Quoi qu’il en soit, les exilés ont dû se débrouiller jusqu’au rétablissement de l’esclavage. 1802 arrive chasse les idéaux républicains, rétablit l’esclavage, enfin l’ancien système reprend. Les gros propriétaires exilés reprennent possession de leurs terres et de ce qu’il reste de leur exploitation (terres, bétail, esclaves…). Leurs habitations sont fortement affaiblies et ils s’endettent pour redémarrer.
1843 : un tremblement de terre dévaste un grand nombre d’habitations sucrières. 1848 : seconde abolition de l’esclavage, encore une difficulté financière pour nos blancs pays car les esclaves représentant la moitié de la valeur de la plantation, c’est autant d’investissements qui quittent leur état de biens meubles pour s’humaniser en travailleurs forcés.
Mais afin d’aider l’économie à redémarrer, le gouvernement de Napoléon III accorde aux anciens propriétaires d’esclaves une indemnité égale au tiers de la valeur de leurs anciens esclaves. La békés martiniquais, qui n’ont connu ni période révolutionnaire ni tremblement de terre dévastateur, capitalisent ces indemnités pour les investir dans l’industrialisation de la culture sucrière. Par contre pour nos blancs pays ces indemnités ne suffisent pas à sauver la plupart des habitations de la faillite. Dépendant des nouvelles banques locales (Banque de la Guadeloupe ou Crédit foncier colonial), les plus chanceux sont rapidement relégués à n’être que de simples fournisseurs des « usines centrales » issues, elles, de capitaux étrangers (martiniquais et métropolitains). Pour les autres, c’est la banqueroute, leurs plantations sont saisies, puis bradées au plus offrant (encore les mêmes capitaux martiniquais et métropolitains).

C’est à cette période (fin 19ème-début 20ème) que des familles martiniquaises viennent s’installer ici et font des fortunes très enviables grâce à ce genre d’investissements juteux  : telles les familles Vivies, Simonet, Despointes etc…
L’exemple de l’usine Grosse Montagne (ancienne usine Bufreneil) en est une belle illustration. 1925 quelques familles de blancs créoles s’associent pour monter cette usine : Reimonenq, Wachter, Titéca-Beauport, Nesty. Le jeune Wachter véritable âme du projet mène sa barque de main de maître et arrive à faire tourner l’usine avec un succès prometteur. Malheureusement en 1928, il meurt à 35 ans, alors que l’affaire est en pleine ascension. Sa jeune veuve métropolitaine souhaite rentrer chez elle avec ses enfants en bas âge. Elle réclame légitimement le droit de reprendre les parts de son défunt époux. Les autres ne sont pas en mesure de la payer. Ils sont obligés de vendre. Et c’est comme cela que Simonet, béké martiniquais, est devenu le propriétaire de l’usine de Grosse Montagne, 3 ans après sa création par des blancs pays. Et l’histoire s’est répétée souvent.

Aujourd’hui les blancs créoles sont loin d’être aussi puissants que les békés martiniquais. Ils possèdent environ 10% du foncier agricole et seuls quelques rares exceptions ont su s’adapter en construisant des groupes d’envergure. Loret notre champion local avec ses 650 millions d’euros de chiffre d’affaires et ses 67 enseignes installées en Guadeloupe, en Martinique, en Guyane, à la Réunion, en Métropole, en République Dominicaine, et même en Chine n’a pas à rougir. Mais il fait office d’exception même si d’autres groupes tels que Blandin essaient de suivre l’exemple. Encore une classe dominante par son influence, sa fortune (même si elle tend à se relativiser), notre caste de blancs créoles est plutôt en voie d’extinction lente. Les jeunes optent de plus en plus pour des carrières à l’étranger, se marient plus en plus avec des individus qui ne font pas partie de la caste (très souvent des blancs métropolitains), les héritages s’éparpillent, les noms s’éteignent peu à peu. Bragelone, Baimbridge, Raizet etc… ont cessé d’être des noms de familles pour les blancs pays pour n’être plus que des noms de quartiers ou de sections. De 14000 en 1802 ils ne sont aujourd’hui que 2 à 3000 vivant en Guadeloupe. Voilà une tentative de portrait de cette caste encore objet de tant de fantasmes, mais qui au fond nous est de plus en plus éloignée, inconnue et fermée.


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