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Ames sensibles s'abstenir !

Tout au long du mois, nous avons été abreuvés d’images, de révélations, d’informations aussi insoutenables que révoltantes, et l’indigestion était au rendez vous.

Assister, à l’heure des infos, en direct-live depuis la « Cité Soleil », à la confection des galettes d’argile qui constituent actuellement l’unique repas de plusieurs milliers d’Haïtiens est devenu notre lot quasi quotidien. Et c’est vrai qu’installés confortablement devant notre écran plasma dernier cri, on se dit négligemment que « le monde est vraiment injuste » entre deux fourchetées d’un dîner dont les restes finiront irrémédiablement à la poubelle.

Mais très vite le journaliste nous explique que tout cela n’est pas de notre faute…
C’est de la faute des méchants spéculateurs boursiers qui ont fait grimper les prix des denrées alimentaires pour augmenter encore un peu plus leur incommensurable richesse.
C’est de la faute de tous ces écolos qui, en crachant sur l’utilisation du pétrole à cause de ses répercutions sur la couche d’ozone ont donné du grain à moudre à ceux qui ont décidé de faire du carburant avec de la nourriture, alors qu’une partie de la population mondiale crève de faim. C’est de la faute de l’inconséquence de ces chefs d’Etat corrompus des lointaines républiques bananières qui, en refusant le « modèle démocratique » des grandes puissances de ce monde affament leur population. Bref, c’est de la faute des grands de ce monde, sur lesquels nous n’avons aucun moyen d’action, et contre lesquels nous ne pouvons rien…

Alors ainsi rassurés sur notre irresponsabilité complète envers ces petits pauvres qui en sont réduits à bouffer de la boue, nous goûtons au confortable luxe d’une indignation débordant de sensiblerie et de relents pseudo-révolutionnaires (restes de vagues illusions de jeunesse)...

Et comme personne ne nous rappelle que le système qui nous procure confort et abondance, qui nous assure un droit au crédit à la consommation pour tous, fonctionne ainsi, nous faisons mine d’oublier. Oublier que ce système se nourrit de la nécessaire exploitation des plus faibles afin de nous assurer à nous, nés du bon côté de la frontière, ce niveau de vie enviable et envié. Alors nous dormons du sommeil du juste, de celui qui s’est insurgé contre « l’injustice du monde ». Et parmi ces justes il y a ceux qui parviennent à dormir sur leurs deux oreilles et ceux qui ressentent que ventre affamé n’a point d’oreilles.

Pourtant, si à l’autre bout du monde, il y a des centaines de milliers de gens qui meurent de faim, si tout près de nous, il y a des milliers d’enfants qui en sont réduits à manger de la boue, c’est parce que nous, tous autant que nous sommes, nous le permettons.
Nous le permettons parce que la peur de notre lendemain est plus importante que l’indignation de leur présent. Et nous nous retrouvons à considérer que d’avoir l’assurance de toucher le même montant d’allocations familiales est plus important pour nous, que d’assurer un devenir décent à ces enfants de l’île voisine par l’ouverture de nos frontières. A tel point que les expulsions de familles haïtiennes font rage malgré le contexte politico-économico-sanitaire critique. Et ce, face à notre passive indifférence, alors même que nous savons, que là-bas, pour la plupart d’entre eux, ce sont les galettes de boue qui les attendent…
Certes, nous ne pouvons pas accueillir toute la misère du monde mais nous savons recueillir toute l’indifférence du monde. Nous le permettons parce qu’au fond, nous ne sommes pas à leur place, nous ne savons pas ce que c’est que d’être réduit à dévorer du néant… Et qu’à vrai dire on s’en fout un peu.

Nous le permettons parce qu’au fond de nous tous, dans les tréfonds de notre être, sommeille le sacrificateur qui n’a aucun scrupule à vivre paisiblement sur les dépouilles de tous ceux qui n’étaient pas du bon côté de la barrière, afin de nous garantir un indécent niveau de vie. Alors au lieu de faire semblant d’être sensibles à tout ce qui ce passe autour de nous et de nous triturer l’esprit avec ces images insoutenables, continuons plutôt à faire l’autruche. Ames sensibles que nous sommes, abstenons-nous de voir ce que le monde devient pour nous, par nous et surtout en nous.


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