
Colonisation : 1/ Le fait de peupler de colons, de transformer en colonie ;
2/ Mise en valeur, exploitation des pays devenus colonies. (Petit Robert 2007)
Ah le poids des mots... Cette déroutante définition du Petit Robert a suscité une vive (mais compréhensible) polémique, Mais au delà de toute controverse, cette définition a au moins le mérite, et ce, non sans un certain cynisme, de nous rappeler que la motivation première de la colonisation est avant tout économique, même si on ne peut l’isoler de considérations politiques et culturelles.
Indubitablement la colonisation induit les idées d’exploitation et de domination. Et il est vrai que pour « mettre en valeur » de lointaines régions contre le gré des populations qui y vivaient déjà, il fallait avoir de sérieux arguments… La domination militaire, politique puis culturelle n’ont été que les instruments de cette motivation première d’exploitation économique des colonies.
Alors qu’ici et là tous les débats sur le colonialisme (dont nous sommes victimes) sont sclérosés par ces problématiques de domination politique, occultant presque toujours la question économique. Il est évident que nous ne sommes et ne serons jamais un département français comme les autres du fait de l’éloignement qui justifie mal un pouvoir politique nous administrant depuis l’autre côté de l’océan ; éloignement qui nous entretient dans un isolement malsain avec notre bassin naturel américano-caribéen. Et puis nous ne serons jamais un département comme les autres tant que subsisteront des pratiques d’anciens colons, et des lamentations victimaires en rapport avec notre passé esclavagiste.
Pourtant le joug de la domination politique a bien évolué, et le temps des « képis rouges » a laissé place au temps des referendums statutaires et des très ministériels « Soyez autonome ». A force de confondre droit à l’auto-détermination (le droit de choisir sa destinée propre en tant que peuple souverain) et autonomie politique (choix d’une destinée tournée vers l’autonomie ou l’indépendance) les nécessaires luttes d’hier se sont trop souvent transformées en ressassements stériles. Et beaucoup ont refusé de voir que les luttes d’hier n’ont plus tout à fait les mêmes enjeux que celles d’aujourd’hui.
Or à partir du moment où l’Etat français, considéré comme un pouvoir colonial dominateur et oppresseur, organise (à notre demande) un referendum « d’autodétermination » statutaire, il est nécessaire de revoir ses fondamentaux sur l’oppression coloniale française. Et ce referendum, aussi critiquable soit-il, nous condamne à regarder cette domination politique avec d’autres yeux que ceux de l’époque où les manifestations teintées de velléités socio-autonomiste se réprimaient par les armes.
Ainsi à la question : « Sommes-nous une survivance du système colonial ? » N’en déplaise à tous ceux qui ont fait de l’anticolonialisme leur fonds de commerce politique et syndical, la réponse est que, selon nous, la question est mal posée.
Car elle focalise sur des instruments surannés de l’exploitation coloniale sans mettre le doigt sur les expressions contemporaines des réalités coloniales d’hier.
Or même si notre droit à « l’autodétermination » n’est plus de nos jours, remis en cause, nous sommes paradoxalement moins libres dans nos choix qu’au plus fort des luttes indépendantistes. Notre liberté de choix nous l’avons vendue, en échange de quelques subsides, subventions, allocations ou primes de vie chère…
Car au fond, à quoi servons-nous ? Pourquoi cette bienveillante Mère-Patrie nous abreuve de ses mamelles empoisonnées ?
Colbert déjà, du fin fond de son XVIIème siècle, pensait que « les colonies ne sont autre chose que des débouchés ouverts au commerce de la métropole et des marchés où, (…), la mère patrie se fournit des matières premières nécessaires à sa propre consommation ». Il a donc mis en œuvre une relation commerciale avec les colonies, basée sur le principe de l’Exclusif. Selon lui « il est nécessaire d’assurer à la mère patrie le privilège de ces marchés lointains : les colonies ne peuvent vendre et acheter qu’à elle ».
Cela ne vous rappelle pas les privilèges de la CGM (Compagnie Générale Maritime), qui jusqu’en 1996, était une entreprise publique qui bénéficiait du juteux monopole du transport par voie maritime de tous les produits importés destinés à assouvir notre soif de consommation ?
Au fil du temps, le mercantilisme de Colbert a été progressivement supplanté par le libéralisme économique, mais force est de constater que l’esprit de l’Exclusif a subsisté dans nos relations commerciales avec la France. En dépit de notre ancrage dans un environnement américano-caribéen, 75% des produits importés en Guadeloupe proviennent de l’Union Européenne dont 65% exclusivement de la France. Quel visionnaire ce Colbert !
Or le colonialisme étant une sacrée extension du capitalisme, le capitalisme contemporain a bien dû trouver une expression moderne du projet de Colbert. Pour ce qui concerne la France, avec ses anciennes colonies devenues de nouveaux pays indépendants, elle a formé la « Françafrique ». Elle a su maintenir en place des chefs d’Etat à sa solde, nullement scandalisés à l’idée que les sociétés françaises (Elf, Total, Boloré, Bouygues et compagnie) exploitent les richesses de leur pays pour des intérêts privés et mercantiles.
Le FMI a fait le reste en imposant des réformes d’ajustement structurel tendant exclusivement à l’ouverture des marchés, à l’abolition des protections douanières, à la privatisation de services publics ce qui a conduit au déversement des produits étrangers sur un marché local moribond. Produits étrangers moins chers, écrasant toute velléité de production locale incapable de faire face à cette concurrence déloyale.
Et bien au delà de la persistance des liens coloniaux, cette violence économique s’est généralisée dans l’ensemble des rapports Nord-Sud.
Pour nous, petite Guadeloupe, le résultat est le même : étouffement de tout ce qui pourrait nourrir une économie locale de production. Nous sommes des « débouchés ouverts au commerce de la métropole » (et du reste du monde).
A force de fermetures d’usines et de mondialisation nos productions locales destinées à l’exportation (bananes, sucre, rhum, melon) connaissent un déclin irréversible (Ex : 60 000 tonnes de cannes produite actuellement contre 167 000 en 1967).
Notre marché intérieur est envahi par des produits étrangers qui coûtent bien moins chers que nos produits locaux, affaiblissant par la même presque toutes les filières de production locale. Et ce n’est pas la peine de compter sur notre tourisme actuel, pour dynamiser l’économie : il est en crise et rapporte peu à l’économie locale dans l’ensemble.
Cependant même si notre économie régionale s’apparente à celle d’un pays en voie de développement, nous n’en subissons absolument pas les mêmes conséquences. Ici les concessionnaires auto, les maisons de crédits et les hypermarchés s’épanouissent comme des champignons. Ici on achète 17 000 voitures neuves par an et l’on se vante d’être les premiers consommateurs de champagne. Mais notre niveau de vie, est l’arbre qui cache la forêt d’une économie complètement sous perfusion et essentiellement alimentée par les transferts d’argent public.
Et la réalité parle d’elle-même : en Guadeloupe un peu moins d’1 personne sur 3 qui travaille est un fonctionnaire (contre 1 sur 5 en France). Fonctionnaires payés 40% plus cher que tous ceux qui travaillent dans le privé. A cela s’ajoutent les aides et les allocations de toutes sortes. Avec des taux de chômage et de fécondité élevés, les réceptacles d’argent public marchent à plein régime.
Tout cet argent est avidement dépensé dans la grande distribution et fait vivre un tissu dense d’entreprises de service. Et puis, comme un cycle perpétuel, cet argent repart aussi vite qu’il est venu : en TVA, et en investissement pour les importations de produits de consommation, engraissant au passage les grandes entreprises de distribution et d’importation qui sont souvent sous la houlette des mêmes grands groupes (petit clin d’œil à notre nouvel ami GBH (Groupe Bernard Hayot) et les autres)…
Il y a bien des aides pour notre développement économique, pour l’équipement, pour la mise en place d’infrastructures, mais elles sont mal utilisées faute de politique territoriale cohérente.
Et ce cycle infernal de va-et-vient incessant d’argent que nous n’avons pas produit nous fait perdre le sens des réalités. Ayant fait allégeance à ce niveau de vie payé par la « Mère-Nouricière », nous avons oublié qu’ aujourd’hui notre véritable domination est avant tout d’ordre économique, puisque c’est cette allégeance qui détermine nos choix politiques…
Alors faute de volonté politique, et faute de projets, nos potentiels sont laissés en jachères attendant je-ne-sais quel déluge. Du coup nous préférons nous laisser « mettre en valeur » par ceux qui détiennent les clefs de notre économie.
Alors qu’attendons-nous pour nous poser les bonnes questions ?
Qu’attendons-nous pour créer et utiliser les moyens juridiques et économiques pour reconquérir notre marché intérieur, pour mettre en place de véritables filières d’exportation (non soutenues exclusivement par les subventions), pour mettre en mouvement des pôles d’excellence économique, ou même pour faire du lobbying régional auprès de l’Union européenne ?...
Qu’attendons-nous pour enfin penser le sens de nos responsabilités politiques afin de construire un vrai projet pour nous, la Guadeloupe ?
La colonisation vue par le Petit Robert : polémiques
« Colonisation : 1/ Le fait de peupler de colons, de transformer en colonie ; 2/ Mise en valeur, exploitation des pays devenus colonies. »
« Coloniser : 1/ Peupler de colons ; 2/ Faire de (un pays) une colonie. Exemple : Coloniser un pays pour le mettre en valeur, en exploiter les richesses. » (Petit Robert 2007)
Ces étonnantes définitions du Petit robert ont subi la controverse du CRAN (Conseil Représentatif des Associations Noires) et du MRAP (Mouvement contre le Racisme et pour l’Amitié entre les Peuples). Ces deux associations ont eu à rappeler que la notion de « mise en valeur » a plutôt le goût doucereux de l’éloge des « effets positifs de la colonisation » à l’origine de tant de polémiques. Surprises par « l’inculture économique de ces attaques » (dixit le rédacteur en chef du Petit Robert himself), les éditions Robert ont, malgré tout, concédé à rajouter à « leur » définition de « colonisation » le fameux « Colonisation = chosification » du regretté Aimé Césaire. Mais bon, cela est une autre histoire !
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Publié: dimanche 1er juin 2008.
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- Rubrique: Quelques pas de Mika
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- #08 mai 2008
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