
Ce ne sont pas les indépendantistes et les communistes qui ont inventé ni « manipulé » les événements de 1802 pour en faire une épopée glorieuse, politiquement orientée. La « guerre de la Guadeloupe existe comme fait historique d’une opération militaire française de grande envergure visant, dès son départ des côtes, au rétablissement de l’esclavage.
Que Bonaparte ait assimilé la situation qui prévalait en Guadeloupe à la situation de Saint-Domingue, qui avait déjà proclamé définitivement et irrémédiablement l’abolition de l’esclavage et s’appuyait sur une force militaire importante, est incontestable. Comme il est clair qu’une autre conduite tactique de Richepance n’aurait pas changé le but qui lui était assigné, à savoir : le démantèlement de l’armée de couleur, l’expulsion des Libres de couleur de l’administration en place, et des positions économiques qu’ils avaient investies, le retour aux règlements antérieurs définissant la condition juridique des hommes nègres et de couleur ; soit en clair :la perte des droits civils et politiques pour les Libres, le rétablissement de l’esclavage pour la majorité nègre et la reprise de la Traite négrière.
Qu’à partir du 6 mai (désarmement des troupes noires de Pointe-à-Pitre), l’incertitude était levée sur la réalité des desseins de l’expédition et que l’alternative fût devenue claire , ne laissant comme choix que la soumission(choix de Pelage) ou bien la révolte armée contre l’autorité, il est tout à notre honneur que sur cette terre, à ce moment, des milliers d’hommes en Guadeloupe, au contraire d’autres choisissent, cette fois en connaissance de cause, la voix d’une résistance qui était déjà fortement hypothéquée
C’est précisément cela la dimension d’une épopée. Et c’est bien ainsi que l’historien amateur Germain St-Ruff intitula le premier récit historique spécialement consacré à 1802 qui fut publié en 1957 et dont le mérite fut de raviver la mémoire des générations d’alors. Car la mémoire de ces événements n’a nullement été une reconstruction de toutes pièces. Mémoire parfois consciente, précise, souvent nébuleuse, on la retrouve tout au long du XIXe et XXe..
Des opuscules d’enseignement délivrent en 1889 un résumé et une interprétation fort exacte des événements ; Légitimus évoque « l’âme de Toussaint » et la mémoire de Delgrès dès les tout premiers numéros du « Peuple » (juillet-août 1891) ; en 1921 Oruno Lara dans La Guadeloupe dans l’histoire, dans de longues pages vibrantes, exprimait la sensibilité des Nègres guadeloupéens sur ce qui était encore un souvenir traumatique de leur histoire.
Dans la vie politique de l’entre-deux-guerre, dans celle de l’après-guerre,les références au souvenir de la guerre de 1802, au rétablissement de l’esclavage par Napoléon, aux trahisons comme aux sacrifices héroïques sont présentes et constantes. Par contre, il s’est produit à chaque génération successive comme des redécouvertes de ces moments d’histoire qui cristallisaient alors la volonté d’exister comme sujets et non comme objets de l’histoire. Le point commun de ces redécouvertes est qu’elles sont le plus souvent parties d’une conscience politique pour arriver à une connaissance historique. Rien de rédhibitoire et rien de plus naturel et commun. Tout peuple, tout communauté d’êtres, et particulièrement les colonisés, à qui est dénié le rôle de sujets historiques cherche à se situer dans l’univers, et se recherche l’image de soi la plus positive qui puisse être. C’est le contraire qui serait anormal et inquiétant.
Qu’il y eût, et qu’il y ait encore des erreurs sur les faits, des approximations, des projections souhaitées, des interprétations par trop subjectives...cela est normal et constitue le cheminement ordinaire de tout peuple dans sa marche vers son passé, dans sa construction historique, comme d’ailleurs l’histoire réputée « scientifique » se construit elle aussi à la fois par accumulation et par dépassement des données qui auraient pu paraître un moment des « vérités éternelles ».
Il n’y a pas lieu de penser que « la vraie » historiographie de 1802 commence aujourd’hui. Elle ne fait que se poursuivre et s’approfondir. Rendons hommage au contraire, quelles que soient les insuffisances à tous ceux, historiens « amateurs » ou « de profession » qui nous ont précédés et dont la conscience historique à permis que ne s’éteigne la flamme du souvenir et que la connaissance la plus élémentaire des faits nous parvienne. Et sans pour autant s’interdire l’esprit critique, gardons-nous de la tentation d’un « révisionnisme historique » qui curieusement nous ramène en définitive à la vision dédaigneuse qu’eurent de l’événement les commentateurs blancs créoles réactionnaires du peuple passé dont les plus éclairés(Lacour) condescendaient seulement à s’apitoyer sur le pauvre idéalisme de Delgrès victime, non des esclavagistes qui rétablissaient « l’ordre », mais de sa propre naïveté et de son entourage composé de « ...nègres aux folles prétentions ».....
c’est le terme par lequel les rapports désigneront les opérations militaires de Guadeloupe ayant permis le rétablissement de l’esclavage. On verra également avec intérêt le bas-relief du mausolée du général Gobert(cimetière du Père Lachaise, itinéraire des maréchaux-37e division-Paris).
L’histoire n’est pas, n’a jamais été et ne peut être « l’affaire » des seuls historiens. L’histoire d’un peuple, c’est l’affaire d’un peuple, c’est du passé vécu par une communauté d’êtres et d’âmes que l’on parle. Si on ne peut concevoir une histoire sans historiographe, sans historien et sans méthode historique, il n’existe pas non plus d’histoire sans réception, sans mémoire et sans conscience historique collective.
C’est lorsqu’un peuple s’approprie son passé, qu’il crée littéralement l’histoire au sens qu’il lui donne existence, lui confère son sens au service du présent, sa validation et son utilité. l’histoire reste, en toute société, le produit d’une construction collective même si c’est à ceux qui font profession de l’histoire(chercheur, enseignants, conservateurs, etc..) qu’il revient d’en faire progresser la connaissance et la diffusion. En ce sens, l’histoire a une fonction sociale. Se poser en défenseur d’une « vérité historique »(par ailleurs illusoire), sans se poser en même temps la question de l’appropriation collective, n’est pas concevable.
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Publié: mercredi 1er octobre 2008.
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- #11 septembre 2008




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