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Notre rapport aux cheveux

Des cheveux et des Hommes

Que d’histoires pour ce qui n’est finalement qu’un amas de cellules mortes destinées à protéger nos précieux crânes. De manière étonnante, les cheveux semblent en être venus à occuper une place cruciale dans les fondements de nos sociétés.

Les miraculeux shampoings quintuple-actions, les démêlants magiques, les gels à fixation méga-ultra- supra-forte, les malhonnêtes lotions capillaires « favorisant la repousse des cheveux », les coupables perruques et teintures, les coiffeurs garants de la mode et du formatage, les défrisants tortionnaires, les soins réparateurs addictifs et les baumes spécifiques aussi variés que l’imagination des professionnels du marketing est vaste, abreuvent une industrie outrageusement florissante. Cela traduit bien le temps et l’importance que nous accordons à notre chevelure. Pourtant, si l’on y pense objectivement, nous pourrions très sainement nous contenter de savon, de temps à autres. Il est vrai que c’est un moyen facile de changer de visage lorsque l’on en ressent le besoin et que certains arrangements capillaires ont plus de succès que d’autres auprès du sexe opposé. Peut-être est-ce l’explication de l’argent et du soin que nous consacrons à « avoir de beaux cheveux ». La coiffure, avec les vêtements et la voiture, semble être devenue un critère de séduction majeur.

Cependant, à mon sens, plus que l’aspect esthétique, c’est la dimension sociale de la chevelure dont la prépondérance est stupéfiante, au point de conditionner les entretiens d’embauche avec les employeurs, le jury, les beaux-parents...

En effet, il s’agit de l’un des premiers indices de personnalité que l’on consulte en rencontrant autrui. En quelques secondes, il sert à catégoriser nos nouvelles rencontres, hâtivement et, trop souvent, de façon définitive puisque l’on ne tient pas à fraterniser avec des personnes « coiffées comme ça ». D’un regard, nous effleurons à peine la surface capillaire de la richesse unique que recèle chaque individualité, et déjà nous nous permettons de les réduire à un bad boy, un militaire, un négligé, un baba-cool, un vieux, un drogué, un clochard, une blonde, un commercial, un rasta, on zendyen, une victime de la mode, une pouf’, un psychorigide, on boloko… Et de juger, de mépriser, d’avoir peur. Il est amusant de constater combien il est simple de devenir une tout autre personne auprès de ses congénères. Il suffit en effet de cesser de couper et de coiffer ses cheveux pour cesser inexplicablement d’être le gendre idéal, gentil, avenant, vif et spirituel, et se muer progressivement en un « hé, rastaaa ! », « mon frère », « Jah ! », « Bob Marley », « Rastaman ! », très apprécié des marginaux, mais qui a tendance à durcir le regard des bien-pensants et suscite chez les bonnes gens un étonnant comportement d’évitement en serrant nerveusement son sac à main.

Bien sûr, la coiffure peut parfois traduire une réelle âme de fier Nèg a chivé gwené, un désir de rébellion contre la société et les parents ou un besoin d’identification à un groupe, fut-il aussi étranger et lointain que l’Afro-Amérique.

Cependant, il ne s’agira toujours que de l’une des nombreuses facettes du joyau que constitue chaque individu. Il me semble logique de penser qu’une chose aussi futile et fluctuante que la coiffure ne peut en aucun cas déterminer la valeur ou la « fréquentabilité » d’un être humain. Comme B. Marley aurait souhaité que « la couleur de la peau d’un Homme n’ait pas plus de signification que la couleur de ses yeux », je regrette que ce détail insignifiant de l’apparence soit une étiquette collée à nos crânes, dotée du pouvoir de freiner les rapports humains et de délimiter hermétiquement les groupes et les classes sociales. Je n’ai évidemment pas la naïveté ou l’hypocrisie de prêcher un « tu aimeras aveuglément ton prochain ». Toutefois, je suis convaincu que faire l’effort de combattre nos inévitables préjugés pour s’intéresser tout de même à ce que dit celui qui n’appartient pas à notre caste capillaire donne l’opportunité de faire des rencontres extrêmement enrichissantes.

Aussi, ami bien coiffé, la prochaine fois tu croiseras un Étranger, je t’encourage vivement à t’intéresser moins à ses cheveux qu’à ce qu’il y a dessous et je te prédis d’agréables surprises


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