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Entre le rêve et la réalité, il n'y a peut-être qu'un vote

Il ne fallut pas attendre longtemps après l’élection du nouveau Président de la République, pour que la communauté scientifique découvre, et officiellement sans lien apparent, les gènes responsables de la violence, de la délinquance, et de l’homosexualité. Bref, les scientifiques nous garantissaient qu’ils pouvaient dorénavant déceler et « pointer du doigt » par l’intermédiaire de tests, les différents gènes responsables de nos comportements les plus déviants. Quel évènement ! D’autant plus que quelques mois avant cette formidable découverte, notre cher Président laissait entendre, lors d’un débat sur l’innéisme, que la nature fait bien les choses dans son ensemble, mais qu’elle est aussi responsable de toutes les tares du genre humain. Il compatissait, mais il fallait en toute priorité protéger le fort du faible, le sain du malade.

Les mois qui suivirent laissèrent place à de nouvelles lois, et de nouveaux ministères furent créés. La loi concernant la création d’un Ministère de la prévention juvénile fut adoptée, et le Ministère de l’éducation fut profondément transformé.
Avant leur scolarisation à l’âge de trois ans, tous les enfants devaient impérativement subir le test du dépistage du GCD (gènes du comportement déviant)), ce qui en définitive les destineraient à une orientation bien particulière :
Les porteurs des gènes dominants étaient placés en centre de prévention juvénile, et là, ils recevraient une éducation quasi militaire, et leur formation les préparerait d’emblée à des métiers sans responsabilités.
Les autres plus chanceux, n’étaient pas au bout de leur peine : ils ne pouvaient espérer une scolarité normale que s’ils réussissaient les tests psychologiques d’entrée à la maternelle.
Les enfants échouant aux tests étaient scolarisés dans des établissements de « seconde zone » à budget réduit. L’épuration par la sélection se voulait totale, et seuls les enfants des classes aisées jouissaient d’une formation de qualité.

Tony n’en espérait pas tant pour sa fille ; pourvu qu’elle aille simplement à l’école et peu importe le niveau, pensait-il, ce qui lui importait le plus c’était de la voir sourire et grandir. Mais le sort, ou plutôt le gouvernement en avait décidé autrement : Camille serait placée en centre de prévention juvénile et il ne bénéficierait que de deux jours de visite par mois. Il ne comprenait pas. Comment en était-on arrivé là ? Les choses s’étaient passées si vite. Comment peut-on prédire ce qu’un individu deviendra ? L’homme étant si complexe, pensait-il, comment penser qu’un seul gène puisse commander le comportement ? L’encadrement familial d’un enfant et l’attention qu’on lui porte ne suffisent-ils pas à le protéger de lui même ? On lui enlèverait son enfant sur des présomptions.

Toutes ces questions le rendaient nerveux et le privaient d’un sommeil réparateur. Un sentiment d’impuissance l’étouffait de plus en plus. Jadis, il se voulait contestataire et ne votait pas. La politique ne l’intéressait pas et il ne se sentait pas concerné. Il s’était toujours persuadé qu’il aurait le choix et qu’il mènerait sa vie comme bon lui semble. Pourtant là, il était pris au piège, il s’était lourdement trompé : il ne s’était jamais préoccupé de politique, et pour le coup en ce moment même, la politique s’occupait de lui.
Tony n’était pas homme à se laisser faire. Il irait au département de la prévention juvénile et trouverait bien une solution pour qu’on lui rende sa fille. En fait, l’homme n’était pas dupe, et ne s’attendait pas à des miracles de la part de l’administration, et s’était donc préparé au pire des scénarios. Il irait jusqu’au bout, il n’avait presque plus rien à perdre, sa détermination n’avait d’égal que son désespoir. Pauvre Tony, il n’avait plus toute sa tête : ces nuits sans sommeil avaient eu raison de son jugement.

Il pointe son arme sur le directeur du département et lui somme de refaire les tests, il exige de s’entretenir avec les scientifiques responsables de cette découverte, il sait qu’on lui ment, il veut en avoir le cœur net. C’est une impasse, la situation est désespérée : les agents de la sécurité braquant aussi leurs armes sont au bord de la crise cardiaque. Cette pression dans la tête est insupportable pense Tony à ce moment. Toutes les valeurs s’entrechoquent dans son crâne : s’il tue cet homme, cela pourrait peut-être le satisfaire ; mais s’il le tue, il faudra aussi tuer les autres ; alors il ne verrait plus sa fille ; mais que fait-il, cette situation ne lui ressemble pas ! Il n’a jamais été violent ! Mais peut-être bien qu’il a aussi le gêne, et qu’il l’a transmis à sa fille ?! Non, pas possible ! Au diable les gènes, il sait que c’est l’occasion qui fait le larron ! Merde, il ne sait plus, tans pis il tire, tans pis il tire, se dit-il…
« -Eh Tony, Tony réveille toi ! Tu « cauchemardes » ou quoi ? Tu vas finir par réveiller tout le quartier ! » lui hurle sa femme.
Victime d’un mauvais rêve, Tony mit plusieurs jours à s’en défaire, mais il était sûr d’une chose, c’est qu’il ne serait plus le même.

Le destin d’un homme est-il inscrit dans ses gènes ? Ne pouvons-nous pas échapper à ce qui nous prédisposait plus qu’un autre à un certain type de comportement ? Si notre génome est solidement impliqué dans notre singularité, il n’en demeure pas moins que c’est le concours d’un ensemble de facteurs inhérents à notre personne qui oriente nos comportements. Et bien plus, ce sont nos rencontres, notre entourage, notre éducation, et nos conditions de vie qui sont déterninées en grande partie par les choix politiques, qui font de nous ce que nous sommes et rien d’autre.


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