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A la découverte de nos blancs péyi

Entretien avec Bernard Petitjean Roget

(blanc créole de la Martinique)
Pouvez vous vous présenter à nos lecteurs ? Agé de 62 ans, je me présente comme un « Ancien ». Ancien industriel Vice-Président du groupe BIOMETAL, Ancien Président des MPI (Association Martiniquaise pour la Promotion de l’Industrie), Ancien Membre de la CCI de Martinique, Ancien Membre du Centre Patronal et du Fond d’Assurance Formation, Ancien Conseiller du Commerce Extérieur de la France, Ancien Président de la SEML SEMAIR (parcs d’activités artisanales et industrielles au Robert, Martinique), Ancien enseignant à l’Université Antilles Guyane, Ancien étudiant en science économique du Panthéon, Ancien élève de l’Institut Visioz à Paris, Ancien du Lycée Schoelcher et du Collège de Fort de France etc.

Comment définiriez-vous le groupe auquel vous appartenez au sein de la société martiniquaise ? Je n’aurai pas de réponse simple car j’ai eu la chance de bénéficier d’une place privilégiée dans la société Martiniquaise qui m’a permis de passer de groupe en groupe.Je dois cette position à une découverte que mon frère et moi avons faite enfants dans une école d’un village des Deux Sèvres qui était à moitié catholique et à moitié protestant. Nous étions sommés de « reconnaître d’un simple coup d’oeil un catholique d’un protestant, le premier étant fréquentable et pas le second […]C’était là chose quasi impossible à nos yeux d’enfants... […] Décidé, pour nous, pas de différence,... Mais si c’est absurde de faire des différences entre les hommes pour la religion, nous sommes nous dit aussi dans nos têtes d’enfants, c’est tout autant absurde d’en faire de même entre blancs et noirs […] Plus jamais nous n’avons accepté de faire de différence entre les joueurs de foot !! » (d’après un texte que j’ai écrit intitulé « Pour Roland » et présenté devant Aimé Césaire le 16 novembre 2002).

Plus tard j’ai porté une analyse sur le groupe des blancs créoles dans un article que j’ai intitulé « A quand un Mandela Martiniquais ? » publié par France Antilles en 1998 lors du 150ème anniversaire de l’abolition de l’esclavage. Pour écrire cet article je me suis posé les questions suivantes : « Qu’est-ce que le groupe « Béké » 150 ans après l’abolition de l’esclavage ? Son type de fonctionnement pose-t-il problème ? Est il le seul de ce type dans la société Martiniquaise ?
Répondre à la première question n’est pas simple car les contours du groupe « béké » ne sont pas tout à fait les mêmes qu’ils soient déterminés par ceux qui déclarent en faire partie, ou par le regard des autres. Est-ce une survivance historique ? Est-ce une classe sociale ? Est-ce un groupe de pression ? Est-ce un groupe familial ? Est-ce un groupe ethnique ? Est -ce un groupe racial ? Tour à tour ce groupe est un peu de tout cela, mais ne peut se définir par un seul critère. Tous les « Békés » ne sont pas de riches propriétaires. Tous les « Békés » ne sont pas liés familialement, même s’ils se considèrent comme parents et pratiquent volontiers les mariages au sein du groupe. Ce n’est pas à proprement parler un groupe ethnique, dans la mesure où ils partagent bien des éléments culturels à commencer par le créole et le français avec tous les martiniquais, et que les codes sociaux permettant de gérer les relations entre ce groupe et tous les autres groupes de la société martiniquaise sont parfaitement reconnus. Reste cependant que c’est un groupe à fondement racial, qui pratique facilement l’exclusion, et c’est là que son fonctionnement pose problème et non en tant que groupe familial par exemple. [..]N’osant pas affronter l’exclusion que comportait la reconnaissance officielle de leur famille de couleur, des « békés » ont préféré vivre dans le non-dit, ce qui n’empêche d’ailleurs pas la plupart du temps leurs descendants de connaître leurs origines. On est au coeur du drame de la société multiraciale martiniquaise. Mais ce n’est pas la seule cause d’exclusion. Sont aussi exclus du groupe ceux qui ne font aucune différence selon la couleur des uns et des autres ; et ceux dont les opinions sont par trop éloignées des stéréotypes du groupe. Ces subtilités ne peuvent pas être perçues dans le regard des autres martiniquais. Pour eux ceux-ci sont et restent des « békés ».

Cette situation est révélatrice de la société martiniquaise. […] (Elle révèle) la vraie question celle de la place du racisme dans la société martiniquaise d’aujourd’hui, comme séquelle de l’esclavage, et de la nécessité de le combattre par tous les moyens.
Parler des séquelles de l’esclavage c’est proclamer qu’il n’y a pas de destin sacré de l’homme blanc comme il n’y a pas de destin maudit de l’homme noir, que c’est l’idéologie destinée à assurer la reproduction du système esclavagiste qui est à l’origine du racisme. Le racisme s’exerce contre les noirs dans nos contrées, mais dans les colonies hollandaises de Java ou d’Indonésie, c’est contre les jaunes esclaves qu’il s’est développé. Pour le penser, le dire et le pratiquer ouvertement quelques-uns ont été exclus du milieu béké, sans pour autant avoir retrouvé une autre place dans la société Martiniquaise. Peut-être serait il temps d’ apprendre à se connaître ?

Comment expliquez vous que ce groupe qui représente 1% de la population martiniquaise a pu conserver une position économique dominante et une unité ethnique ?

Le travail d’Edith Kováts Beaudoux dans les années 62-64 auquel j’avais participé, avait choqué : comment une minorité peut elle être dominante ? Le groupe Béké est une partie (la plus importante) du groupe qui a historiquement construit une société coloniale fondée sur l’esclavage et la traite nécessaire à sa reproduction. C’est ce groupe qui longtemps par le contrôle de ce moyen de production qu’est la terre a dominé la formation sociale martiniquaise jusqu’à une période proche grâce en particulier à des normes sociales acceptées et des arbitrages rendus par des médiateurs sociaux au sein du groupe qui l’ont empêché d’éclater (cf. Kováts Beaudoux). A regarder de près la société française dans laquelle s’inscrit la société Martiniquaise (pour le moment) présente bien d’autres minorités dominantes (ex les anciens de l’ENA ou de Polytechnique) qui elles aussi ont tendance à se marier ou marier leurs enfants entre eux !!! La principale explication jusqu’à la départementalisation doit être trouvée dans le contrôle de l’accès à la terre comme principal moyen de production dans l’économie coloniale. De nombreux moyens ont été mis en place pour faire que la terre reste globalement dans les mains de ce groupe, même si ce n’étaient pas toujours les mêmes.
Le transfert des capitaux de l’agriculture au commerce a permis à ce groupe de prendre les premières places dans le secteur commercial et des services, mais il est maintenant concurrencé par d’autres groupes (anciens ou récents) dans lesquels des gens formés viennent occuper des places qui légitimement peuvent leur revenir.. Le groupe béké est maintenant appelé à constituer des alliances ce sont celles ci qui détermineront son évolution.

Comment, selon vous, ce groupe perçoit-il les autres composantes de la société martiniquaise ? Il n’y a pas une vision unique. Dans ce groupe il y a plusieurs sous groupes :
 un groupe dit supérieur qui a hérité plus des fortunes liées aux usines à sucre (19° et 20° siècle post esclavage) que de celles héritées de la période esclavagiste. Ce groupe est le sommet étroit de la pyramide. Il n’a pas vraiment besoin de marquer sa différence sociale par des propos racistes ou autres, il est socialement différent et le plus avantagé. Ses membres parlent aussi le créole. (Ils ont parfois une nombreuse parenté de couleur qu’ils emploient volontiers, mais ne reçoivent pas dans les réceptions autres qu’officielles !).
 il y a ensuite un second groupe qui a connu des fortunes diverses équivalent d’une moyenne bourgeoisie il rêve de stratégies d’alliances qui lui permettront de monter dans le groupe supérieur et surtout de ne pas tomber dans le groupe inférieur. Ce groupe est totalement similaire à son homologue de couleur et partage pratiquement les mêmes valeurs, même si à part les relations du type Club services il éviterait de recevoir ouvertement des relations de couleur. Dans sa formation initiale à l’école, dans ses relations de travail ce groupe partage bien des choses avec le reste de la société à commencer par le créole.
 le troisième groupe du milieu béké est celui qui est le plus pauvre. C’est lui qui cultive le plus les valeurs raciales comme pratiquement le seul moyen de se différencier de la masse des gens sans fortune. Mais en même temps c’est un groupe qui vit pratiquement en symbiose avec les travailleurs des habitations ou des usines ou des commerces. Il s’exprime principalement en créole. Il se mettra au service des deux autres groupes aspirant à y être reconnu et reçu dans les réceptions et autres manifestations sociales.
La structuration de la société blanche à la Guadeloupe est différente d’une part par l’impact de la période de Victor Hugues (Révolution) mais aussi par le fait que l’impact du crédit foncier colonial qui a transféré la propriété de la terre à la fin du 19° siècle à des sociétés métropolitaine n’a pas conduit à la même création que le groupe supérieur des békés de la Martinique.

Quelles sont vos aspirations pour la Martinique ?

Au plan économique, la société subit de plein fouet plusieurs mutations dont la première n’étant pas encore maîtrisée elle a dû affronter la suivante. Cependant je reste persuadé que l’adoption d’un mode de consommation accéléré par les effets de la mondialisation est porteur de graves difficultés à terme si comme il y a malheureusement à le craindre, le financement externe d’une économie largement artificielle venait à diminuer. (Pour avoir effectué une étude sur les aides à la pêche dans les petites îles de la Caraïbe je ne le souhaite pas). Je suis un ancien vous ai je dit. J’ai eu beaucoup d’ambition pour mon pays. J’avais réussi grâce à de nombreuses aides et soutiens à domicilier à la Martinique la première étape de la société de l’information et obtenir pour la SEMAIR le statut d’opérateur de télécommunication et de noeud du réseau Internet dès 1991 sept ans avant Bouygues et Cegetel. Je n’ai pas été compris. Je préfèrerai de l’action plutôt qu’un discours alibi sur un futur toujours en devenir.


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