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A la découverte de nos blancs péyi

Entretien avec Edouard Boulogne

Je me propose de répondre à vos questions sur le milieu blanc créole guadeloupéen, avec plaisir. Je précise que mes propos, toutefois, n’engagent donc que moi, même si, évidemment, je crois à leur pertinence.

Voir en ligne : Le scrutateur

Qu’est-ce qu’un blanc créole ?

1) Le rôle de l’histoire.

C’est un homme de race blanche, né en Guadeloupe, et d’autant plus créole qu’il y a vécu plus longtemps. Les blancs créoles ont une longue familiarité avec la Guadeloupe. Ils en sont à l’origine. Les Caraïbes, derniers « propriétaires » de l’île avant la colonisation, et qui en furent les victimes incontestables, étaient des guerriers, et des navigateurs. Ils ne cultivaient la terre qu’autour de leurs villages côtiers, dans leurs jardins, pour les besoins immédiats de leurs communautés.

A l’arrivée des premiers européens, et en ce qui nous concerne, des premiers Français, (pour simplifier à partir de 1635) la Guadeloupe est une terre vierge, sur sa plus grande surface. Les premiers européens relèvent de plusieurs catégories. Il y a des gens, une petite minorité, de « grands blancs », des bourgeois qui ont de l’argent qu’ils veulent faire fructifier en l’investissant dans un « nouveau monde », moins soumis aux contraintes de la France métropolitaine d’alors.
Il y a des cadets de familles nobles qui cherchent à prospérer, ce qui ne leur est pas possible en Europe, l’essentiel du patrimoine familial échéant à l’aîné de la famille.
Il y aussi des nobles qui, par suite de fautes diverses, ont été mis au ban de la société métropolitaine, et qui comptent sur le caractère plus ouvert à cet égard du « nouveau monde », pour se refaire une sorte de « virginité », et pensent s’appuyer sur le prestige de leur nom, pour y « prospérer ».

Et puis il y a une autre catégorie (assez hétérogène), de très loin la plus nombreuse, celle des « petits blancs » : amateurs d’aventures, individus misérables qui cherchent, un « nouveau monde », dans l’espoir d’une vie nouvelle, des repris de justice, qui espèrent aussi à se refaire loin des lieux de leurs turpitudes, etc. Ces gens, étaient qualifiés « d’engagés », ou encore de « trente six mois », car ils s’engageaient à travailler aux Isles, pour une durée de trois ans éventuellement renouvelable. Ils furent les gros bataillons des débuts de la colonisation. Ils furent ceux qui défrichèrent la Guadeloupe, édifièrent les premières agglomérations, tracèrent les premières routes, inaugurèrent l’agriculture.
Très exploités par les planteurs riches (la minorité) ils vécurent dans des conditions extrêmement dures, misérables. Les chroniqueurs de l’époque en témoignent.
Par exemple Gabriel Debien cite un correspondant de Colbert qui écrit à ce dernier en 1669 : « Il est à propos de dire et de savoir que cet engagement de service pour trois ans estoit une espèce d’esclavage, et mesme quelque chose de plus quand l’engagé tombe entre les mains d’un mauvais maître ».
Et les mémoires du père Du Tertre, dans son Histoire générale des Antilles, vont dans le même sens.

On est loin, on le voit de l’image du blanc créole, au ventre proéminent, richement vêtu, le cigare au bec, et le fouet à la main, promenant son arrogance cruelle au milieu des champs de cannes, même si de tels « maîtres » ont parfois existé, certes. Ce qui différencie la vie des premiers colons blancs, les « engagés » des esclaves noirs qui arrivent peu à peu et deviennent majoritaires dès la fin du 17è siècle, c’est moins la dureté de la vie, que leur statut d’hommes « libres » (statut tout formel, mais malgré tout) pour les « engagés », quelle que soit leur humilité sociale, et d’esclaves pour les noirs, c’est-à-dire de biens meubles, achetables et disponibles à merci. C’est cette législation distinguant les hommes libres, et les esclaves ( pas tout à fait hommes) qui créa cette hiérarchie fondée sur la couleur, qui ne fut pas sans engendrer des conséquences néfastes et durables. Ainsi les « engagés » dont les conditions d’exploitation par des blancs comme eux étaient équivalentes, sinon pires, à celles de leurs compagnons de misère, noirs, vont se désolidariser de ceux-ci, ne voulant pas être assimilés à des esclaves.
Les engagés devinrent alors les forces d’encadrement des esclaves sur les habitations, commandeurs, etc. Les plus intelligents réussirent à se faire une place au soleil (si j’ose dire) en se hissant jusque dans la hiérarchie des grands blancs.

On peut donc dire, que s’est créée au fil des siècles une stratification sociale, où les blancs, et pas seulement les riches, mais aussi les « petits blancs » ont constitué une aristocratie sociale (elle-même hiérarchisée en son sein), où la couleur de la peau était le critère de visibilité.
Un système économique et juridique a enserré, tous ces hommes, quelle que soit leur place dans la hiérarchie, dans un filet où la liberté individuelle ne disposait que d’un champ très réduit. La Révolution française viendra bouleverser cet ordre (ou ce désordre si l’on se place sur le plan moral), en deux temps, 1794 et 1848 (continuité de 1789). Les blancs de la Guadeloupe, dont beaucoup furent massacrés, furent ruinés.
Même affaiblis, les créoles Guadeloupéens ont continué à être une élite sociale, morale, culturelle tout au long du 19ème siècle, et au 20è siècle, au moins jusqu’à la seconde guerre mondiale. Et ils demeurent aujourd’hui un groupe social respecté, et je crois pouvoir le dire estimé (même s’il a des défauts, comme les autres groupes !). Mais son pouvoir économique a diminué au profit des grandes sociétés métropolitaines ou martiniquaises, tandis que l’on voit monter et s’affirmer d’autres groupes, y compris dans l’ordre de l’économie, issus des milieux « de couleur » (mot qui découle de notre histoire singulière évoquée plus haut).

2) Les blancs créoles sont-ils racistes ?

Tout dépend de ce que l’on place sous ce mot de « racisme ». Si je me réfère à un dictionnaire reconnu, « racisme » désigne la croyance à une hiérarchie des races, à l’existence d’une race supérieure, et à l’hostilité à l’encontre des groupes ethniques considérés comme inférieurs.

Le « vrai » racisme paradoxalement s’est développé avec l’apparition de la science moderne, au 18è mais surtout au 19è siècle. Dans les tout débuts de la colonisation aux Antilles il n’y a pas eu de racisme en ce sens. Les mariages inter raciaux étaient fréquents. Comme il a été dit plus haut, le développement de l’esclavage comme institution, compliqué chez nous par la publication du Code Noir, a développé une idéologie raciste, et la majorité des blancs créoles à cette époque ont été racistes. Ce racisme n’a jamais eu le caractère hystérique qu’il a pu prendre à certaines époques en Europe, chez les Nazis par exemple, entre 1924 et 1945.

Il a été tempéré d’abord par la vie en commun, je dirai la promiscuité des communautés, dans le cadre de l’économie de plantation. Avec les noirs nous avons vécu en osmose, affrontant ensemble les évènements heureux mais aussi les peurs liées aux épidémies qui frappaient indistinctement les uns et les autres, les phénomènes naturels : cyclones, tremblements de terre, éruptions volcaniques, etc. Il y avait aussi la vie affective et sentimentale qui rapprochait ces gens que la loi de l’époque et les intérêts opposaient par ailleurs.
Le métissage constant ne fut pas seulement, ni principalement, à mon sens, le résultat du viol et de la force, mais le fruit du rapprochement plus ou moins secret de gens de races différentes que des usages sociaux, renforcés par la loi contraignaient par ailleurs à la discrétion dans leurs rapports privés. Ces usages rendaient difficiles ensuite la reconnaissance légale des enfants nés de ces rencontres. Même quand les pères suivaient ensuite leur progéniture, leur assurant sur les plantations des postes gratifiants, commandeurs de plantation par exemple, ces enfants naturels connaissaient le malaise de ceux qui sont entre deux, ni tout à fait d’un milieu, ni tout à fait d’un autre. Et cette ambiguïté a engendré des troubles d’ordre moral et psychologique fort dommageables à l’équilibre de la société créole, dont les conséquences se font encore sentir dans la vie politique et sociale actuelle.

Mais le temps passe, les mentalités évoluent, rien n’est définitivement figé. L’opinion des blancs créoles a profondément évolué en Guadeloupe sur ces questions, et sauf rares exceptions il n’y en a plus qui se réfèrent à je ne sais quel « racisme scientifique ». Cela c’est fini, terminé.

Sur le plan intellectuel, et sur tous les plans, les noirs, et les indiens antillais, côtoyés, non plus seulement dans l’univers de la plantation, mais sur les bancs des écoles, et dans les lieux de décisions et de responsabilité où ils ont accédé de plus en plus nombreux, surtout depuis 1946 et la loi de départementalisation, apparaissent pour ce qu’ils sont, des partenaires à part entière, partageant tous les caractères de l’humaine condition comme disait le philosophe. Est-ce à dire que le mariage interracial est sur le point d’apparaître comme une vieille lune ? Là, je ne le crois pas. Mais il ne s’agit plus de racisme. Les blancs créoles constituent un milieu, façonné par l’histoire. Il a sa sensibilité particulière, ses rites, son humour propre, ses souvenirs, son « mode d’être ensemble » pour parler un peu « pédant » où le sens de la famille est particulièrement développé. Nous constituons un être collectif vivant, qui répugne à s’incorporer des individualités aux références autres. Ce n’est pas du racisme. En métropole des familles aristocratiques désargentées (elles sont majoritaires) réagissent de la même façon à l’égard de bourgeois par ailleurs estimables et fortunés. Un certain esprit de corps, se maintient chez nous, auquel l’histoire, donne malheureusement une …. teinte épidermique.
Cela dit il y a désormais des mariages interraciaux, j’en connais ; je suis invité dans ces familles, et « ces évènements » n’ont entraîné aucune tourmente comme sûrement, jadis, il en eut été.

3) Les blancs créoles participent-ils à la culture ?

Sans aucun doute. Et à toute époque. Les premiers noms qui viennent à l’esprit sont ceux d’Alexis Léger, plus connu sous son pseudonyme de St-John-Perse, ou encore Gilbert de Chambertrand. Mais il y en a beaucoup d’autres. Je pense par exemple à Auguste Bébian, grand pédagogue, spécialiste reconnu des questions d’éducation, qui exerça longtemps ses activités en métropole et fut même un moment invité par le Tsar de Russie à prendre la direction à Moscou d’un institut pour sourds-muets. De retour au pays il fonda une école mutuelle pour enfants de familles modestes, à Pointe-à-Pitre, rue de la Loi, devenue la rue Bébian . Je pense à Louis-Daniel Beauperthuy, savant éminent, spécialiste des maladies tropicales, dont les travaux contre la fièvre jaune, et la lèpre firent autorité au 19è siècle (un hôpital porte son nom aujourd’hui dans la commune de Pointe-Noire). Je pense au docteur Cabre dont Arlette Blandin-Pauvert a tracé un portrait si vivant dans son livre « Au temps des mabos », publié chez Desormeaux. Et il y en a bien d’autres.”


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