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Entretien avec Jacques Schwartz-Bart

-Ton dernier album : Abyss vient de sortir, c’est déjà le troisième ?

En fait c’est le quatrième, le premier était une sorte d’examen de sortie de Berkley, d’entrée dans le monde professionnel du jazz. Cet album reflétait un peu tout ce que j’avais appris à l’école, un condensé de mes connaissances jazzistiques. Le deuxième n’est pas sorti car Warner Jazz, la maison de disques avec laquelle j’allais signer a mis la clé sous la porte. C’était un album qui intégrait déjà mon travail sur le Ka, mais avec une orientation plus soul et jazz. Cet album était aussi une façon pour moi de faire la synthèse de ce que j’avais appris en tournant avec Di Angelo, Ericka Badou etc… J’ai pu m’y exprimer en tant que saxophoniste mais aussi en tant que compositeur, parolier, j’y ai même chanté une ou deux chansons. Finalement je couvrais pas mal d’aspects différents de la musique dans cet album : Inspiration. D’ailleurs, toutes ces compétences, mises en oeuvre en dehors de mes propres projets, m’ont servi à atteindre un point dans ma vie où je pouvais passer du rêve du Gwo ka et du jazz, tel que j’avais commencé à y travailler dès 1988, à un produit qui pourrait être un produit fini. C’est à dire que j’ai effectué toutes sortes d’expérimentations et de recherches sur les équilibres entre les rythmes du Ka, les syncopes de basse, les patterns d’accompagnement des guitares et des keyboards, et aussi la façon de jouer. J’entends par là qu’il me fallait trouver une façon de jouer qui ait la puissance de ce qu’on appelle la lokans’ dans le gwo ka, c’est à dire la voix humaine nue face aux tambours. C’est après ce parcours là : d’arrangeur, réalisateur, compositeur que j’ai finalement trouvé l’équilibre que je recherchais, ça m’est venu un petit peu comme la foudre... et lorsque je me suis écrié « eurêka ! » il n’était plus question pour moi de faire autre chose. J’ai donc démissionné des groupes avec lesquels je jouais à l’époque. Une fois de plus on m’a pris pour un fou, comme lorsque j’avais quitté le Sénat presque 20 ans plut tôt, mais c’était, là encore pour une bonne cause. En effet, très rapidement après avoir pris cette décision, j’ai terminé l’écriture de l’album : Soné ka la, et sur la base d’une démo que j’ai réalisée dans mon petit studio à New York, Universal m’a tout de suite signé, ce qui m’a beaucoup surpris mais aussi beaucoup soulagé car j’arrivais à court d’options, notamment d’options financières... Quand Soné ka la est sorti, mes attentes étaient limitées, le succès relatif de l’album les a dépassées de très très loin. J’ai alors eu la possibilité de présenter un deuxième album qui soit le développement de Soné ka la.

-Tu as déjà commencé à parler du travail que tu as initié dans Soné ka la, et que tu poursuis Abyss Peux-tu nous en dire plus ?

Soné ka la était d’abord une rencontre du jazz et du Gwo ka autour de la confrontation essentielle des rythmes et des mélodies. Abyss, je le vois plus comme une recherche de musique totale, c’est-à-dire que l’harmonie, la composition, les arrangements, la structure des morceaux, les contrepoints entre les différents instruments, tous ces éléments y sont tout aussi importants que le rythme et la mélodie. Je n’ai donc rien laissé en position de faiblesse ou de retrait dans Abyss, tout a une importance primordiale, tout le temps. Donc, les amateurs de rythmes et de mélodies peuvent se sentir un peu frustrés parce que dans la perspective générale il n’y a plus de duel singulier entre ces deux éléments mais quelque chose d’un peu plus symphonique, qui je l’espère, surtout à la deuxième ou la troisième écoute, peut emmener un auditeur beaucoup plus loin. C’est un album que je veux vivant, un de ces albums qu’on peut découvrir sous toutes formes de facettes quelques années durant. La raison pour laquelle j’ai mis tant dans cet album, c’est qu’il est dédié à la mémoire de mon père, et quand les enjeux sont tels, on est obligé d’aller jusqu’au bout. Je sais que pour certains, l’album peut paraître un peu sombre, mais il y a en fait beaucoup de lumière dans cet album, tout se fait sous un jour un peu astral, du début jusqu’à la fin et ça n’est pas un album très terrestre en fait.

-L’association du gwo ka et du jazz peut paraître surprenante, qu’est-ce qui t’a donné envie de les mettre ensemble et qu’est-ce qui lie les deux ?

J’ai d’abord été interpellé par cette idée étant enfant, lorsque j’ai découvert le travail de Gérad Loquel. Il a instrumentalisé le Gwo ka de façon moderne, et déjà, j’ai eu l’idée de ce que pouvait devenir l’alliance entre ces deux musiques. Bien avant de me mettre au saxophone (que j’ai découvert sur le tard vers 24 ans), j’avais déjà commencé à réfléchir à ces possibilités en tant qu’amateur de musique. Des lors que je suis entré à l’école de jazz j’ai tout de suite commencé à plancher là-dessus, sans savoir si j’aboutirais un jour à quelque chose. Quant à ce que le jazz et le Gwo ka ont en commun, c’est une façon de placer le phrasé par rapport au rythme qui se situe en arrière du temps, c’est à dire un peu relax, on dirait aussi « au fond du temps ». Le rythme est donc assez chaloupé mais aussi un peu mélancolique y compris dans les rythmes rapides. C’est déjà quelque chose qui caractérise ces deux musiques. Ce sont par ailleurs deux musiques qui laissent beaucoup de place à l’improvisation. Par exemple, par rapport au Belair où il n’y a qu’un seul tambour, il y a dans le Gwo ka une spécialisation de la fonction d’improvisateur à travers le tambour marqueur. Donc, l’improvisation est un rôle, une fonction, dans le Gwo ka tout comme dans le jazz. Cette caractéristique nous vient bien entendu d’Afrique mais en même temps on ne la retrouve pas de façon aussi spécialisée dans toutes les musiques. Pour finir, il y a une grande utilisation des gammes pentatoniques tant dans le Gwo ka que dans la musique Jazz. La grande différence entre le Gwo ka traditionnel et le jazz réside dans l’instrumentation, en tous cas jusqu’à l’arrivée de Loquel. Cette différence s’explique par le fait qu’aux Etats Unis, les tambours étaient interdits. Par conséquent, les nègres n’étaient autorisés à utiliser que les instruments de la fanfare européenne ou des instruments d’église. Ils ont duûtransposer sur ces instruments une partie de leur héritage rythmique de l’Afrique, mais une grande part a disparu en même temps que l’instrument qui le portait, le tambour. Cela a donc donné une musique beaucoup plus harmonique avec des harmonies relativement complexes qui étaient celles des musiques d’église, donc de la musique classique européenne. Cependant, ils ont transposé toutes les émotions qu’on entend dans la musique africaine, dont j’ai pu faire l’expérience en live notamment chez les Gnawas récemment, et cela a donné cette musique grandiose qu’est le Jazz. Il est certain qu’à mon goût, et cela n’engage que moi, imbriquer cette puissance rythmique du Gwo ka avec cette puissance harmonique du Jazz a toujours été une équation magique. Et, bien que l’accouchement ait été difficile et long, je suis vraiment emballé de pouvoir le faire aujourd’hui.

-Pour finir, j’aimerais aborder avec toi, si tu veux bien, des questions plus personnelles, parce que je pense que ton parcours peut inspirer des jeunes guadeloupéens dans le monde de la musique ou dans d’autres milieux d’ailleurs, car il est pour le moins atypique. Déjà tu as eu une vie avant la musique, et puis tu t’es décidé à la quitter, à renoncer à tes fonctions au Sénat, pour partir à New York étudier la musique et devenir un Jazzman professionnel, aujourd’hui tu as signé chez Universal et tu as une carrière internationale…

Je ne suis pas un donneur de leçons, je ne pense pas que mon exemple puisse nécessairement servir de modèle à qui que ce soit. En fait, ce qui m’a permis de poursuivre cette façon de vivre, c’est d’abord ma passion pour la musique. Donc, si j’ai un conseil à donner c’est déjà de ne pas faire quelque chose sans passion. Maintenant, si on n’a pas de passion, c’est un vrai problème. Mais si on en a une, il ne faut pas le faire en dilettante, car arrivera nécessairement un jour où l’on se dira que on a été idiot de sacrifier tout ce qui importait réellement pour se conformer à un modèle de réussite sociale dans lequel on s’ennuie. Maintenant, si des jeunes viennent me voir avec des situations spécifiques, ce qui est le cas régulièrement, nous essayons de trouver des solutions concrètes, mais je ne pense pas qu’il y ait un modèle particulier qui s’applique à tous.


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