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Essence à 1,77€ en Guyane

A qui la faute ?
Alors que la Guyane s’embrase encore, à l’heure de la clôture de ce numéro, contre le prix de l’essence (1,77 €) et du gazole (1,55€), le site blada.net diffuse la répartition de ce prix selon la région et le MEDEF. Ils sont d’accord sur la répartition et le total. Par exemple pour l’essence : 0,8€ pour la SARA (Société Anonyme de Raffinerie des Antilles), 0,17€ pour les pétroliers, 0,1€ pour les stations-service, 0,3€ pour la région, 0,37€ pour les communes et le département...

Essence à 1,77€ en Guyane Ce qui diverge, ce sont les justifications et la manière de présenter ces chiffres. La région donne ces parts sans plus de détail et précise l’utilisation de ces taxes par les collectivités territoriales : entretien et constructions de routes et contribution au désenclavement aérien par des aides aux billets d’avion pour les habitants des zones enclavées. En somme, cette taxe sert à assurer un service public normal dans cet immense territoire.

Le Medef, représentant du monde patronal, semble vouloir s’expliquer des terribles charges des entreprises et pointer du doigt les taxes perçues par les acteurs publics. Ainsi, ils s’attachent à séparer les taxes de l’octroi de mer et préciser la part de chacun : octroi de mer de la région, octroi de mer des autres collectivités, taxe des communes, taxes du département, taxes de la région, taxe de la SMTC (Syndicat mixte de transport en Commun, qui gère donc les bus en Guyane). On le comprend vite, le MEDEF dénonce de trop nombreuses taxes pour expliquer un tel prix. Les totaux sont donnés en gras pour chaque part, comme le total des taxes des collectivités : 48,4 millions d’euros par an. Soit.

C’est que dans cette répartition, le privé et en particulier la SARA se taillent la part du lion. Le MEDEF explique cela par des frais, la marge des pétroliers, celle des stations-service, mais reste étonnamment silencieux sur le bénéfice de la SARA. On sait que l’essence est achetée 0,23€ aux raffineries en métropole, que la SARA justifie des frais (amont et transport) de 0,07€. En calculant grossièrement, il manque 0,5€ au total, qui seraient donc le bénéfice de la société. Le MEDEF invoque, en gras, un prix-plancher, et s’interroge sur d’éventuelles taxes de l’Etat. Renseignements pris auprès des douanes, il n’y a pas de taxe sur les produits pétroliers de l’Etat pour les DOM, et le prix-plancher n’évoque rien à personne.

Comme visiblement le MEDEF est très fort pour calculer les totaux perçus par les collectivités, mais pas pour le total de la SARA, nous l’avons fait pour lui (entre amoureux de la vérité, on peut s’entraider) : au minimum 46 millions d’euros, soit à peu près le même montant que les collectivités locales. On veut bien croire qu’une petite part de l’argent de la région Guyane puisse éventuellement se perdre dans quelques cocktails et voitures un peu trop luxueuses, mais, pour l’essentiel, cet argent sert effectivement à tous - en tout cas à ceux qui roulent - puisqu’il sert à des constructions de routes (notons tout de même que ces routes sont commandées à des entreprises, privées, qui y trouvent sûrement leur compte). Mais pour la Sara, l’argent profite uniquement à une poignée d’individus, heureux actionnaires, qui jusqu’à preuve du contraire, font rarement don de cette manne pour le bien-être de tous.

Mais tout de même, d’où peut venir cette hausse, alors que le cours du pétrole s’effondre, crise financière oblige ? Jean-Marie Taubira, conseiller municipal de Cayenne, indique sur son site internet le prétexte invoqué par la SARA sur RFO : la hausse aurait commencé lors de plaintes contre la société qui fournissait de l’essence non conforme aux normes européennes. Il aurait alors fallu s’équiper pour corriger le tir. Visiblement, pas question, pour ça, de rogner, même temporairement, sur les marges...

La colère de la population pourrait engendrer des violences de grande ampleur contre d’autres cibles que des pneus, des voitures et des poubelles (et depuis peu la police). On comprend que personne n’a envie d’être identifié comme responsable du niveau des prix de l’essence en pareilles circonstances, puisqu’il deviendrait alors une cible. Le patronnat guyanais commence visiblement à s’inquiéter. Ainsi, d’après Blada.net, L’UCLAK (Union des Commerçants, Libéraux et Artisans de Kourou) demande à ses membres d’afficher sur leurs vitrines et rideaux de fer « leur solidarité avec le mouvement contre le prix abusif du carburant ». La baisse, de 10 puis 30 centimes, annoncée par Yves Jégo, inclut un effort des collectivités (donc moins d’argent pour les routes), mais s’attaque-t-elle aux 50 centimes de marge des actionnaires ? Si oui, à quelle hauteur ? Après tout, 50 centimes de baisse, c’est précisément la baisse demandée par les manifestants.


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