Fêter le travail ?

Le premier mai est la fête du Travail dans la plupart des pays du monde. Pour certains, c’est un jour férié, pour d’autres, c’est une grande mobilisation syndicale qui marque ce jour spécial. Mais que fête-t-on vraiment le premier mai ?

Le travail, sous sa forme forcée de l’esclavage ou des camps de travail de l’Europe nazie n’a évidemment rien de glorieux. « Arbeit macht frei » (le travail rend libre en allemand) qui ornait l’entrée des camps de concentration a laissé la place à « le travail c’est la liberté », le slogan favori du président Sarkozy. Le salariat est devenu la norme. Les chaînes et le fouet ont disparu, mais le travail aujourd’hui, pour beaucoup, est synonyme de stress, de pression et ces dernières années ont vu, en France, une recrudescence des cas de suicide liés au travail. Alors pourquoi fêter le travail ?

Ne nous méprenons pas : le premier mai est avant tout une journée de revendication. D’ailleurs, aux États-Unis l’Etat reconnaît la fête du Travail, le 1er septembre, et les syndicats se mobilisent le 1er mai pour la fête des Travailleurs. Nuance...
Il faut remonter en 1886 pour comprendre les origines de ce qu’il faut appeler une commémoration. Le 1er mai de cette année, des centaines de milliers de travailleurs américains sont en grève pour obtenir la limitation de la journée de travail à 8 heures. Deux jours plus tard, à Chicago, à Haymarket Square, alors que la manifestation se disperse, une bombe explose devant la police, qui charge violemment. Cinq militants anarchistes qui avaient pris la parole sont arrêtés, condamnés sans preuves et pendus. Depuis, les syndicats du monde entier commémorent ces jours sombres et font du 1er mai le symbole des revendications salariales : en 1889, l’Internationale Socialiste décrète que le 1er mai sera désormais la journée internationale de revendication des travailleurs.

En France, comme ailleurs, cette journée n’est alors pas inscrite au calendrier officiel. Mais en 1891, comme chaque année, les travailleurs manifestent pour des réductions de temps de travail. A Fourmies, dans le nord de la France, une manifestation est réprimée dans le sang : 9 personnes sont tuées par les balles de la police. Ce nouveau drame installe définitivement le Premier mai comme symbole des luttes des travailleurs. L’état français le reconnaît d’abord en 1919 comme jour chômé. Pétain, en 1941, instaure officiellement le premier mai comme « fête du Travail et de la Concorde sociale ». Ce jour sera enfin renommé en 1948 « fête du travail ».
Cette journée a donc été détournée de son sens originel. Il ne faudrait pas se laisser abuser par l’aspect positif que lui donne son appellation. On ne fête pas le travail comme on fête un anniversaire, une victoire militaire ou je ne sais quel événement de la Bible. De la même manière, le sens du 14 juillet a été grandement modifié : on a fait du soulèvement du peuple contre la monarchie, lors de la prise de la Bastille en 1789, une fête qui célèbre la nation française et la supposée grandeur de son armée par un défilé militaire sur les Champs-Elysées. Etrange revirement, non ?

Cette année encore, les syndicats de Guadeloupe appelleront à manifester dans les rues, oubliant leurs divergences et rejoints par des personnes non syndiquées, conscientes de l’importance de ce symbole. Comme des millions de personnes dans tous les pays au même moment, ils rappelleront que le travail est une lutte permanente contre ceux qui hier rechignaient à accorder la liberté aux esclaves et aujourd’hui voudraient nous faire croire que donner la majorité de notre vie pour les enrichir aurait quelque vertu positive. Et puisque l’heure est aux hommages, voici les dernières paroles d’Augustin Spies, militant anarchiste exécuté à Chicago suite aux événements de 1886 : « Le jour viendra où notre silence sera plus puissant que les voix que vous étranglez aujourd’hui »


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