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« Il faut laisser le temps de la réflexion aux irlandais ! »

Qui comme chacun le sait, sont trop lents du cerveau
Votre mission, si vous l’acceptez, est de convaincre un journaliste ou un homme politique qu’un peuple qui dit non au traité constitutionnel européen ou au traité de Lisbonne n’est pas anti-européen, mais simplement qu’il a donné son avis sur la question qu’on lui posait : veux-tu de ce texte ?

Si vous réussissez, vous pourrez ensuite tenter de faire comprendre à votre cible, sans utiliser la violence, que c’est vraiment « non » le résultat du vote et que les millions de votants sont dans leur immense majorité en possession d’un cerveau en bon état, capable de raisonnements complexes en un temps tout à fait acceptable.

Pas évident, au vu des différentes déclarations entendues ici ou là. Tous s’accordent pour dire que c’est une « catastrophe », que « l’Europe est en crise ». L’Irlande est un petit pays peuplé de 3 millions d’habitants et si vous ne le saviez pas, nos chers journalistes se sont fait un plaisir de nous le rappeler, manière subtile de suggérer soit qu’on peut négliger leur vote, soit que leur faible nombre en fait une minorité et que donc on peut parler d’ Europe « prise en otage », comme dans le Nouvel Observateur (du coup, on pourrait peut-être faire intervenir le GIGN puisque cela relève du terrorisme ?).

Autre tendance lourde chez les journalistes ou chez Bernard Kouchner : le rappel régulier des importantes subventions européennes touchées par l’Irlande, qui l’ont aidée à décoller économiquement et donc l’ingratitude de ce peuple. Philippe Val, dans Charlie Hebdo, avec son arrogance légendaire, écrit : «  L’Europe leur a fait des routes, des hôpitaux, des écoles, et maintenant qu’ils ont des quatre-quatre et des écrans plats ils se cassent avec la caisse en faisant un doigt d’honneur  ». Pourtant, disons-le une bonne fois pour toute : ce traité proposait des institutions figées dans le marbre puisque qu’il était réformable seulement à l’unanimité et, entre autres réjouissances, imposait des orientations politiques ultralibérales, pour lesquelles la « concurrence libre et non faussée » est une valeur fondatrice. Pour être un peu plus concret, depuis des mois, la Commission Européenne a pour doctrine de ne pas intervenir pour réguler la hausse du prix du pétrole, au nom de la sacro-sainte concurrence libre et non-faussée, comme elle impose aussi la privatisation des services publics. On a le droit de ne pas être d’accord, non ?

Ben non, visiblement. Pour nos amis politiques, si ce texte a été rejeté, ce n’est pas pour son contenu, mais parce qu’il «  a été mal expliqué  ». Et alors que la France prenait la présidence de l’Union Européenne le 19 juin, Sarkozy et ses amis des hautes sphères européennes déclaraient qu’il fallait « laisser le temps aux Irlandais », comme on avait « laissé le temps aux Français et aux Hollandais » après leurs référendums négatifs. Difficile de ne pas se laisser aller aux insultes quand on sait dans quelles conditions la position française a été révisée : en interdisant tout nouveau référendum et en faisant voter le parlement. Le résultat était joué d’avance, puisque les socialistes avait collaboré activement avec le gouvernement sarkozyste (cf. notre article dans le numéro de février) et que tous étaient favorables au traité.

Si vous avez réussi à rester calme jusque-là, et que votre cible ne vous a pas trop coupé, comme c’est monnaie courante quand un opposant au traité arrive à exposer ses idées sur un plateau de télé, il devrait arriver ce qui arriva suite à l’intervention de Jean-Luc Mélenchon sur La Chaîne Parlementaire : un silence gêné. L’animateur, conscient que ses certitudes oui-ouistes et celles de sa caste risquent d’être mises en doute publiquement, passera ensuite promptement à un autre sujet de conversation. Peut-être alors aurez-vous réussi votre mission : il se peut que, ce soir, votre homme politique aborde sur l’oreiller (avec sa femme bien souvent journaliste d’ailleurs) les questionnements que vous avez provoqués en lui.

N’essayez pas, par contre, de lui suggérer que c’est peut-être lui qui est coupé de la réalité, trop formaté qu’il a été par l’ENA ou l’Ecole de Journalisme ou plutôt trop aveuglé par le confortable nombre de zéros sur les soldes de ses nombreux comptes en banque en Suisse, au Luxembourg ou à Saint-Barthélémy. Il risquerait alors de se braquer et vous rétorquerait que c’est le cas de toutes les personnes qu’il connaît. En cela, il aurait bien raison, mais il ne comprendrait pas que c’est bien là tout le problème...


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