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Je consomme donc je suis !

Deux amies avaient été faire leurs courses à l’hyper du coin. Au retour, elles avaient bien senti tous ces regards se jeter sur elles et leurs caddies pleins à rebord, sous les feux des allées du centre commercial : tous ces regards étaient si réels, pourtant au fond elles sentaient qu’en rentrant ce soir, elles se poseraient la même question que la dernière fois : « Pourquoi est-ce qu’on a fait autant de courses ? » La dernière fois justement, elle s’étaient aussi rassurées par un : « Mieux vaut faire envie, que pitié !... »

Seulement, à vivre dans l’illusion on oublierait presque la réalité pourtant criante de vérité : en plus d’être les premiers consommateurs européens de champagne, de BMW et de téléphonie, nous bénéficions d’un seuil d’aberration commerciales très inquiétant. Lorsque l’on sait qu’entre 1990 et 2000, le nombre de grandes surfaces en Guadeloupe est passé de 19 à 35, on constate simplement que la tentation est de plus en plus grande. De plus, à défaut d’une aire de détente digne de ce nom, d’un parc boisé agréable où se rencontrer, échanger, les grandes surfaces et plus singulièrement les centres commerciaux remplissent ce rôle sans que cela n’émeuve grand monde.

Alors, évidemment, 10 000 m² d’arbres et fontaines génèrent moins d’emplois que nos deux grands hypers. Mais lorsque l’on sait que 1000 m² de grande surface commerciale génèrent 6,5 empois (6 à temps plein et 1 à temps partiel), et que pour chaque emploi créé en grande surface environ une vingtaine sont mis en difficulté dans les alentours, on peut se demander si le jeu en vaut vraiment la chandelle de ce point de vue.

Vous répondrez sans doute que cela est bien gentil mais que votre porte monnaie n’a pas (encore) les moyens d’être militant ! Beaucoup d’entre nous estiment en effet que les prix pratiqués en hypermarché sont plus bas compte tenu du choix et des quantités parfois astronomiques de produits proposés. Détrompez vous ! Sachez que pour la plupart des produits alimentaires de consommation courante, c’est l’inverse.

Prenons quelques exemples : le prix d’une boîte de Steaks hachés de Charal atteint les 11,32€ dans les supermarchés de taille modeste (Super U Rocade Grand Camps) pour exploser dans les hypermarchés à 14,78 € (Carrefour Milénis). Le paquet de pâtes alimentaires Panzani de 1kg passe de 3,35 au Super U de Grand Camp, à 3,60 Match Saint Jules (supermaché de taille moyenne), pour finir à 3,71 à Carrefour Milénis.

Si on poursuit la réflexion sur ce que l’on a à perdre ou à gagner avec l’augmentation des grandes surfaces et autres centres commerciaux, la question, dans un contexte qui est le notre (géographique, historique, culturel), devient vite existentielle. N’est-ce pas en effet accentuer la pression sur un foncier déjà mis à mal, rendant encore plus mythique l’accession à l’autosuffisance alimentaire des générations futures ? Encourager la consommation de produits importés, n’est-ce pas modifier le mode de consommation locale, influencer le goût, et renforcer la dépendance alimentaire ? N’est-ce pas prendre à sa solde les problèmes des économies d’abondance (obésité, cancer, stress, pollution) ? N’est-ce pas plus d’emballages et par conséquent, plus de contraintes exercées sur l’environnement ?

Ces questions devraient alimenter la réflexion des décideurs à chaque fois qu’une grande surface est créée car ce n’est ni à vous, ni à moi que reviennent les centaines de milliers d’euros de chiffres d’affaires réalisés par un centre commercial tel que Destreland chaque année. Notre société est à l’évidence toujours en construction, mais elle semble vouloir se réaliser à travers uniquement la consommation. Pourtant il ne semble pas y avoir de lien entre le développement de la consommation et la poursuite d’un idéal commun de vivre ensemble.

Les groupes financiers ont bien compris que nous sommes une société à forte aspiration spirituelle et identitaire, ils nous ont donc savamment proposé la religion de la consommation avec ses temples et ses autels de facilité de paiement, de performance, d’apparences. Tenez, un nouveau temple est en projet d’élaboration à Gourbeyre, sans que les « consommateurs », les producteurs locaux, les artisans, les représentant des salariés n’aient été consultés.

En accordant une valeur absolue au pouvoir de consommer, nous faisons réellement une confusion entre les moyens de la survie et la finalité de l’existence. Si nous voulons une société piégée dans les eaux glacées du calcul égoïste, attendons nous à produire un homme Guadeloupéen unidimensionnel réduit à son appareil digestif et dont le mal relèverait simplement du gastroentérologue.


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