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Journal d'une jeune interne en medecine

en poste au centre inospitalier de PAP

CHU

5 Novembre

C’est le premier jour de mon tout premier semestre d’internat. Je suis trop contente de pouvoir travailler en Guadeloupe après ces longues années d’études passées loin de ma famille. Je suis affectée au service de médecine interne du CHU de Pointe-à-Pitre. A mon arrivée, le chef de service me fait faire le tour du propriétaire avec mes deux autres camarades internes. Puis c’est déjà l’heure de nos premières visites aux patients.

7 Novembre

Depuis cette introduction par le chef de service, il y a deux jours, je suis complètement livrée à moi-même. Les médecins, chefs de service, chefs de clinique, professeurs, ne semblent pas se préoccuper de moi et de mes collègues internes. Peut-être considèrent-ils que nous sommes déjà des médecins confirmés ? Si au moins j’avais à ma disposition des fiches pour les procédures classiques et les protocoles à appliquer ! Apparemment, il va falloir faire sans.

9 Novembre

Comme tout interne en médecine je dois effectuer cinq gardes par mois. Toutes mes gardes se feront au service des Urgences. Aujourd’hui c’est ma première garde de 24 heures et je n’ai pas le temps de chômer ni de penser au repos. Au pipirit chantant la salle d’attente est déjà pleine à craquer. Les personnes qui attendent de pouvoir voir un médecin vont malheureusement devoir patienter des heures durant avant que nous ne puissions les recevoir. L’attente aurait pu être beaucoup moins longue mais hélas aux Urgences de Pointe-à-Pitre, on n’a pas jugé utile de former efficacement l’infirmière d’accueil qui apprend « sur le tas » à séparer la traumatologie de la médecine ce qui n’optimise pas le triage des cas vraiment urgents.

J’ai une pensée pour ces patients dociles qui, après avoir laissé leur voiture dans le parking en bas et attendu désespérément 35 minutes une navette qui n’est jamais arrivée, ont grimpé bon gré mal gré le morne bien pentu qui mène à l’hôpital. Et arrivés enfin au sommet, la route était encore longue puisqu’il leur a fallut, soit passer par le labyrinthe des couloirs, soit contourner les différents bâtiments pour rejoindre l’extrémité du site où se trouve le service des Urgences. Visiblement c’est faisable puisqu’ils sont là. Le tout c’est de n’’être ni pressé, ni trop mal en point donc, paradoxalement, de ne pas être en situation d’urgence.

15 janvier

J’ai un patient qui présente des symptômes qui relèvent de la cardiologie. J’appelle donc le service de cardiologie afin qu’un des médecins vienne voir mon patient à un moment de la journée. Le cardiologue que j’ai au bout du fil refuse de se déplacer, idem pour son collègue. J’insiste. Le premier m’explique, sans avoir vu le patient, que de toute façon ce n’est pas son service, que ce cas relève de la pneumologie. Lasse de supplier, je prends le dossier de mon patient sous le bras et monte le voir. Il regarde le dossier en diagonale puis se met à me dicter une prescription. Je lui fais remarquer que c’est à lui qu’incombe la responsabilité d’écrire et de signer sa prescription. Après de longues palabres, il accepte enfin et rédige alors une ordonnance. Il le fait sans avoir ni vu ni ausculté mon patient.

28 janvier

Mon chef de service a la difficile tâche d’annoncer à une patiente qu’elle est atteinte d’une maladie grave. Elle part d’un pas décidé accomplir son devoir et se poste devant le lit de celle-ci en lui disant : « Bonjour Madame, il faut que vous compreniez que ce que vous avez est grave. C’est incurable ». Au moins, cela a le mérite d’être un discours concis, dépouillé de toute charge émotionnelle. Malheureusement, après cette démonstration de psychologie poussée, je vois difficilement comment je pourrais encourager cette patiente à suivre un traitement palliatif.

10 Février

Je passe toute ma garde aux Urgences quasiment toute seule, en salle de déchoquage. C’est-à-dire, à l’endroit où sont accueillis les patients nécessitant des soins intensifs lourds. Un référent supérieur reste avec moi 15 minutes toutes les heures pour superviser mes actions. Le reste du temps je dois, seule, gérer la pression, la fatigue qui s’accumule et l’angoisse de faire une connerie. A ce rythme-là, avant la fin du semestre on m’enverra faire une opération à cœur ouvert, sans aucune assistance.

03 Mars

Le radiologue de garde se met à babiller quand je l’appelle pour un scanner urgent à faire. Après maintes entreprises de « prostitution verbale » de ma part, il arrive finalement avec deux heures plus tard, sans même s’excuser du retard. Un peu plus tôt dans la matinée c’est un brancardier qui a pris plus d’une heure pour transférer un patient arrivé aux Urgences et qui nécessitait une hospitalisation immédiate. Ceci parce que le malade avait eu la mauvaise idée de tomber juste avant (soit 30 minutes avant) l’heure du changement d’équipe.

13 Avril

J’ai appris que le déficit du CHU avoisine cette année les 24 Millions d’euros et qu’il se creuse d’année en année. Même si cette situation déficitaire n’est pas propre aux hôpitaux guadeloupéens, je reste quand même choquée quand mon collègue interne au service d’orthopédie m’apprend qu’en raison d’une rupture de stock, il utilise des clous sous-dimensionnés pour stabiliser les fractures de jambes, que les réserves antitétaniques sont plus que limitées et qu’il n’y a aucun bas de contention pour diminuer le risque de phlébite, après une chirurgie par exemple.

3 Mai

C’est mon dernier jour au CHU de Pointe-à-Pitre. J’aurais pu continuer mon internat dans un autre service de l’hôpital mais après six mois passés à constater et déplorer l’ensemble des lacunes, et dans la prise en charge des patients et dans la formation des internes considérés comme du personnel exploitable à souhait avec des conseils pédagogiques réduits au strict minimum quand ils ne sont pas inexistants, j’ai décidé de ne pas renouveler l’expérience. J’attends mieux d’un établissement public de santé à visée universitaire. Pour mon prochain semestre, je serai aux Urgences de Basse-Terre ou encore en Martinique. On m’a promis que le climat et les conditions de travail y sont bien meilleurs. Je me dis qu‘en tout cas ils ne seront pas pires.


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