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La crise racontée à ma fille

Dis maman quelle est cette crise dont on parle ?

C’est une crise financière qui est survenue d’abord aux Etats-unis avec la faillite de grandes banques d’affaires. Elle est liée à l’octroi de prêts immobiliers à des familles ultra-endettées (en partie les fameuses subprimes). Les banques, quand elles prêtent de l’argent, considèrent que c’est une source de richesse pour elles et que cette richesse potentielle peut être mise en bourse.

Elles emploient alors des joueurs professionnels appelés aussi traders qui s’amusent à faire des paris avec l’argent que les clients placent chez eux. C’est simple : Quand on dépose notre argent à la banque, les traders peuvent le « placer » pour faire un investissement. Ce qui est bizarre quand même c’est que les banques soient autorisées à investir plus d’argent qu’elles n’en ont réellement. On leur demande simplement de justifier matériellement à hauteur de 8% du montant qu’elles investissent. Cela veut dire qu’elles peuvent investir 100€ alors qu’en réalité elles n’en possèdent que 8 (correspondant à l’argent que nous déposons à la banque). Et donc, les 92 € restant sortent de nulle part, c’est de l’argent fictif.

C’est par ce petit jeu que les traders ont réussi à faire acheter 855 milliards de dollars de subprimes à d’autres banques que les banques prêteuses. Quand les banques gagnent à ce jeu, elles obtiennent beaucoup d’argent basé sur les profits réalisés.

Et quand elles perdent alors ?

Oh, ce n’est pas bien grave pour elles, puisque ce n’est pas leur argent mais celui de quelqu’un d’autre qu’elles perdent. Dès l’année dernière nous avons vu les conséquences de paris malencontreux puisque les subprimes se sont avérées être des prêts irremboursables pour les familles qui les ont contractées. Au bout du compte ce sont 855 milliards de dollars qui ont perdu leur valeur. Mais si elles perdent beaucoup, les actionnaires et les traders des banques abandonnent alors le navire et s’en vont vers une autre banque ou vers d’autres emplois. Certaines banques finissent par faire faillite. Tu as dû entendre parler récemment à la télé de Lehman Brothers, qui s’est écroulée en septembre dernier après avoir contracté une dette 35 fois supérieure à son capital. Eh bien, cela n’a pas empêché son Directeur général de partir avec près de 500 millions de dollars en poche dont une partie encaissée en dessous-de-table.

Que va-t-il faire avec tout ça d’argent maman ?

Je ne sais pas, ma fille

Et pourquoi parle-t-on autant de cette crise à la télé, à la radio et dans les journaux ?

Tu sais, les médias peuvent être de véritables outils de propagande destinés à nous forger une pensée commune. Aujourd’hui, pour aller vite ou satisfaire des intérêts qui nous dépassent largement beaucoup se contentent d’informer ou de désinformer et ne prennent pas la peine de nous aider à comprendre l’actualité en interprétant les faits. Dans ce cas précis on tente de nous faire peur et après le terrorisme, Al Qaida, l’Afghanistan, l’Irak on nous dit que l’ennemi c’est maintenant la crise et qu’ils nous faut la combattre tous ensemble. Avec un tel discours, on nous fait croire que le problème vient de cette crise alors qu’en réalité, elle n’est qu’un spasme, ou peut-être si l’on se permet de rêver, un des derniers râles d’un système capitaliste et de surcroît ultralibéral qui accable depuis fort longtemps la grande majorité des peuples du monde.

Système capitaliste et ultralibéral ?

Ces termes doivent te paraître barbares. Ils regroupent une effroyable machine réglée par des personnes qui ont de l’argent et qui en ont voulu toujours plus à n’importe quel prix même au prix de vies humaines. Cela fait des siècles que cet état perdure mais depuis la fin des années 1970 les choses ont pris une autre tournure. Avec l’aval des politiques, ces personnes ont concocté des théories, ont fomenté des coups et en glorifiant la croissance devenue patronne des âmes cupides elles ont créé des montages financiers qui ne reposent en fait sur rien si ce n’est sur des dettes mais qui leur rapportent des sommes phénoménales. Les recherches de la journaliste Canadienne Naomi Klein montrent que le premier terrain d’entraînement du capitalisme ultralibéral a été le Chili au milieu des années 1970. À cette période, l’économiste américain Milton Friedman, inspirateur de Reagan et de Thatcher, devient le conseiller économique du dictateur Pinochet qui accède au pouvoir après un coup d’Etat réussi avec l’appui des Etats-Unis. Milton Friedman a formé également, à l’Université de Chicago, nombre d’économistes du régime Pinochet. Il a fait entreprendre à ce pays la transformation capitaliste la plus radicale jamais tentée dans le monde. Ce n’est que dans un régime autoritaire comme celui-là que des mesures aussi impitoyables que la réduction importante et soudaine des dépenses sociales ou encore la privatisation des services et la dérégulation auraient pu être appliquées et testées du jour lendemain. La population n’avait évidemment pas les moyens de protester.

Je ne comprends pas tout ce que tu dis mais je sens que ça fait peur. Je crois aussi que tu essayes de m’expliquer que la crise existe en réalité depuis déjà bien plus longtemps que ce que les gens de la télé nous disent.

C’est un peu cela ma puce. Depuis quelques semaines, les médias s’affolent, les hommes politiques perdent le sommeil et les grands banquiers s’arrachent leurs cheveux gominés. Et partout on entend que c’est la crise, qu’il faut paniquer. Sortie des Etats-Unis, la crise s’inviterait chez nous en raison de l’interdépendance du système financier. Mais, en réalité nous sommes dans la crise depuis un bon bout de temps. Tu es une grande fille maintenant et je crois que tu commences à comprendre que ce n’est pas facile tous les jours pour nous. Surtout depuis que Papa a perdu son emploi quand l’usine dans laquelle il travaillait est partie s’installer en Pologne il y a trois ans. Et avec mes successions de contrats aidés qui ne se transforment jamais en CDI, nous arrivons de plus en plus difficilement à joindre les deux bouts. Nous tenons bon pour vous. C’est pour cela que nous avons dû supprimer les loisirs, « tu te rappelles quand on allait au cinéma ? », les petits restos en familles, les vacances, les vêtements, les livres de contes et légendes, les biscuits fourrés aux pépites de chocolats.

Disons que ce qu’ils appellent « la crise » est un phénomène que l’on appelle récession et qui produira encore plus de chômeurs comme papa, plus de personne qui vont vivre malaisément. Et c’est la panique parce que leur crise risque de toucher la classe moyenne dont les économies qui ont été épargnées années après années et placées à la banque sont menacées.

Que vont-il faire maman pour nous aider ?

Oh, avant de penser à nous, les hommes au pouvoir vont d’abord veiller à protéger leurs intérêts. Et oui, tu sais, les hommes politiques au pouvoir qui nous donnent aujourd’hui des leçons de vie sont les mêmes qui ont ri au nez de ceux qui prévoyaient le danger du système ultralibéral. Cela peut te paraître étrange mais ceux que l’on aide ce sont les banques. En tant normal elles permettent aux personnes de démarrer une activité économique en leur donnant l’argent pour le faire. Mais aujourd’hui c’est à croire que cet argent ne sert qu’à payer des gens qui jouent avec. Et l’on voit les Etats leur verser des sommes monstrueuses : 700 milliards de dollars aux Etats-Unis, près de 200 milliards d’Euros versés par les banques centrales européennes.

Alors s’ils ont autant d’argent pourquoi nous dit-on qu’il n’y en a pas pour nourrir les millions de personnes dans le monde qui meurent de faim ?

Je ne sais pas mais c’est vrai que l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture a évalué qu’il faudrait 15-20 milliards d’euros pour vaincre la faim dans le monde. Un chiffre insignifiant comparée à 200 ou 700 milliards.

Maman ils me font peur tu sais, sommes-nous obligés de faire avec eux ?

Je comprends qu’ils puissent t’effrayer. Mais surtout n’aie pas peur ma puce parce que cette crise va peut-être prouver à tous que le système est nuisible et qu’il faut rapidement en changer. Enfin ! Le monde réel pourra reprendre le dessus sur leur monde virtuel.


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