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La guerre au Congo vue de l'intérieur

Victor Nzuzi est paysan au Congo. Il a plus de 41 ans et se présente donc avec humour comme un survivant puisque d’après les estimations de la Banque Mondiale, il a dépassé l’espérance de vie dans son pays. Il parle avec clarté et pédagogie. C’est qu’à la base, il est professeur d’histoire et de sciences sociales au collège.

Victor

Mais au Congo, les fonctionnaires ne sont pas payés et les places sont rares. Il est donc devenu paysan. Pas tout à fait comme les autres, cependant, puisqu’il a « ses résistances » : il est membre de Via Campesina (un peu comme l’UPG en Guadeloupe) et se bat donc pour dénoncer le pillage de son pays, pour la réappropriation des terres par les paysans et pour faire connaître la situation dramatique du Congo, où presque tout le monde vit avec moins d’un dollar par jour et où seulement 2% des gens sont salariés.

Pourtant ce pays a tout pour vivre. Du point de vue de l’économiste, il pourrait même prétendre à faire partie des grandes puissances : un territoire grand comme l’Europe de l’Ouest, aux forêts luxuriantes et an sous-sol richissime en matières premières. Les Belges, qui ont colonisé le Congo jusqu’en 1960, l’ont même qualifié de « scandale géologique » : ces nègres étaient assis sur de l’or, du fer, du cuivre, du cobalt, du pétrole, des diamants, du gaz, et n’en faisaient rien. Depuis on a aussi extirpé du Congo l’uranium qui aurait servi aux bombes atomiques d’Hiroshima et Nagasaki. Plus récemment, la cupidité des pays développés s’est tournée vers le Coltan. Ce minerai est indispensable à la fabrication des puces de téléphones portables et autres Playstation (retardée en 2000 par manque de coltan, pour le plus grand malheur des joueurs).

De tout temps, le peuple du Congo a payé un très lourd tribut à l’avidité des grandes puissances. Il a d’abord été saigné par le commerce esclavagiste. Puis il a connu les massacres de grande ampleur et la domination propres aux « aspects positifs » de la colonisation belge. Et aujourd’hui, alors que ce passé n’a laissé qu’environ 60 millions d’habitants à cet immense territoire, une guerre y fait rage, depuis plus de dix ans. Le conflit avait fait 3,7 millions de morts en 2003 d’après l’ONU. Aujourd’hui, le bilan dépasse les 5 millions. Il faut remonter à la seconde guerre mondiale pour trouver de tels chiffres...

Ce qui a changé, ces deux derniers mois, c’est qu’on en parle dans les médias. En France, on essaye de trouver un méchant dans cette histoire où il n’y a pas de gentils. Et le méchant serait donc Laurent Nkunda. D’après Victor, c’est vrai qu’il est soutenu par le Rwanda et c’est vrai que le Rwanda a pu ainsi extraire clandestinement de grandes quantités des différents minerais dont regorge le Kivu, région frontalière. Mais, en France, on « oublie » de relever deux choses.

Tout d’abord, les rebelles de Nkunda, s’opposent à l’armée régulière Congolaise, mais aussi à des groupes armés. On sait que plusieurs de ces groupes sont ainsi d’anciens interhamwes, milices du Hutu Power qui ont commis le génocide en 1994, soit environ 6000 et 10.000 militaires. L’opération Turquoise de la France avait alors servi avant tout à protéger la fuite de ces génocidaires, mélés aux civils, vers le Congo. Le gouvernement de Kinshasa, la capitale du pays, a promis au Rwanda de les pourchasser mais n’en a jamais rien fait. Victor explique que Mobutu, l’ancien dictateur, s’est plutôt servi de ces milices à des fins de politique intérieure et aujourd’hui, Kabila, pas plus humaniste, fait de même. Une histoire sur laquelle les pouvoirs français ne veulent pas trop s’appesantir...

Un pillage permanent

Mais comme dans tout crime, il faut surtout savoir à qui il profite. On aura beau pointer les ingérences des différents pays voisins, il n’en reste pas moins que le coltan et autres minerais qu’ils volent au Congo est transformé et vendu par les grandes puissances. Comme le relève un représentant du CADTM (Comité pour l’Abolition de la Dette du Tiers-Monde), un Congo déstabilisé est tout à fait dans l’intérêt des grandes multinationales. Un état uni et fort aurait tendance à vouloir renégocier les contrats, fort avantageux, passés avec Mobutu.

Ainsi, Victor exhibe le Code Minier qui régit les conditions d’exploitation du sous-sol congolais. Il prévoit que seuls 3 à 4% de la valeur du minerai doivent être payés à l’état congolais. Ainsi, actuellement, 320 entreprises étrangères exploitent le sous-sol du pays et ne rapportent au budget de l’état que 10 millions de dollars. Ces entreprises détiennent ainsi, dans le cadre de contrats de 30 à 50 ans, 33% du territoire. Si on y ajoute les 22% détenus de la même manière pour l’exploitation forestière (détruisant au passage le milieu naturel et l’habitat des populations pygmées), on comprend que le mot pillage n’est pas assez fort pour décrire ce que subit le Congo. Et en échange de quoi ?

Ce code a été imposé par le FMI et la Banque Mondiale au Congo en échange de prêts pour des projets aussi coûteux qu’inutiles. Victor cite ainsi le cas du barrage d’Inga et d’une ligne à haute tension financés pour alimenter en électricité une mine de cuivre. Or quand le prêt a été accordé, l’usine était déjà en faillite... Aujourd’hui, l’usine est fermée, le barrage et la ligne ont été construits (par des mutlinationales), les habitants qui vivent sur son passage n’ont pas d’électricité. On parle, après Inga 1 et 2, de construire Inga 3, encore plus pharaonique. La dette de 2 milliards de dollars ainsi contractée avec les institutions financières internationales s’est transformée en 14 milliards par le jeu des interêts exhorbitants (de 15 à 20% environ).

Il faut comparer tous ces chiffres aux 4 milliards qui composent le budget annuel de l’Etat, à la tête d’une population aussi nombreuse que celle de la France. Le cercle vicieux d’un état affaibli par les guerres, corrompu, qui accepte sans broncher des pillages contractualisés, qui l’affaiblissent encore plus, puisqu’ils ne lui rapportent rien, est bouclé.

Les congolais en payent le prix tous les jours

Evidemment, les conséquences directes, c’est la population congolaise qui les paye et non ses dirigeants. Victor décrit ainsi la pollution générée par les différentes exploitations des entreprises occidentales, la difficulté de se nourrir, la prostitution quasi systématique des femmes pour accéder aux produits les plus basiques (comme les serviettes hygiéniques).

Il existe bien de nombreux mouvements de résistances, dont Victor Nzuzi fait partie. Mais la répression de ces mouvements est rude. En début d’année, un groupe de paysans du Bas-Congo s’oppose à l’Eglise Catholique, dont certains membres locaux confisquent parfois les terres agricoles et se livrent à des abus sexuels sur des mineures. La police et l’armée de Kabila, formées par des policiers de l’Union Européenne, interviennent violemment, en tuant plusieurs centaines de personnes. Victor, témoin du début de cette répression, sait bien quels sont les risques de son engagement militant. Comme il le dit, « comme il parle beaucoup », il se pourrait bien un jour qu’on le fasse disparaître.

Mais paradoxalement, sa parole est porteuse d’espoir. Conscient de sa dangereuse notoriété, il insiste sur les nombreuses autres personnes qui résistent et prennent, d’après lui, encore plus de risques. On sent dans son témoignage la présence d’un mouvement de libération déterminé au Congo. Nous ne pouvons qu’être interpellés par cette réalité, d’où notre essence et nos téléphones portables sont issus. « Aider le Congo » ce ne saurait être envoyer du riz et des Bernard Kouchner, ce serait plutôt remettre en cause nos modes de vie, le soutien que nos dirigeants accordent aux différents dictateurs, reconnaître que nos grandes entreprises qui ne font « que du business » là-bas sont les premières responsables et en tirer toutes les conséquences.


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