Accueil du site > Les articles du Mika > Dossier > La sociéte a la jeunesse qu’elle engendre !

Quels modèles pour quelle(s) jeunesse(s)

La sociéte a la jeunesse qu'elle engendre !

Entretien avec Dimitri Zandronis

1/Qu’est-ce qu’être jeune en Guadeloupe aujourd’hui ? Peut-on parler d’une jeunesse guadeloupéenne comme une entité uniforme ?

La jeunesse ne peut être enfermée dans une définition large et générale qui reviendrait à homogénéiser la multitude de catégories sociales et culturelles dont elle est issue. Il serait alors inexact de vouloir la présenter comme une seule et unique entité uniforme, quand il est facilement démontrable qu’au sein d’une même catégorie sociale il existe autant de jeunes qu’il y a de comportements psychosociologiques différents, chaque individu étant le fruit complexe d’une éducation et d’un schéma calqués sur ses référents proches (parents, amis, camarades de classe et autres).

En Guadeloupe, le jeune Pointois est-il soumis aux mêmes conformations sociétales que le jeune Pointe-Noirien ? Grandir à la cité Henri IV à Pointe-à-Pitre détermine certains comportements lesquels peuvent échapper à un jeune issu de la ruralité des Grands-Fonds du Moule par exemple.

La jeunesse est une entité complexe et hétérogène, même si elle s’accorde sur certains points, comme la mode vestimentaire, ou encore l’intérêt pour un artiste rap ou dance-hall plébiscité par les charts [1] et par les chaînes musicales qui matraquent à longueur de journée des clips musicaux destinés à leur promotion.

2/Existe-t-il une différence entre la (ou les) jeunesse(s) d’hier et celle(s) d’aujourd’hui ? Ces différences peuvent-elles s’expliquer par une évolution des modèles qui les inspirent ?

Il y a plusieurs éléments dans cette question qui me paraissent importants à préciser. La notion de différences entre les jeunes d’aujourd’hui et ceux d’hier par exemple. Comme je l’ai dit plus haut, il est très facile de trouver des différences frappantes entre les jeunes d’une même génération, encore plus si on compare des jeunes vivant à des époques différentes, d’où mon extrême prudence à avancer des assertions qui ne seraient pas basées sur des études sociologiques. Ce qu’il faut expliciter en préambule, c’est « l’évolution des modèles qui les inspirent ». Les jeunes sont certes très influençables et souvent en recherche de repères forts afin d’exister par eux-mêmes, mais peut-on pour autant expliquer ces dissemblances notables par des choix de modèles ?

Les années soixante -très emblématiques- ont effectivement été la sève nourricière de toute une jeunesse en matière de personnalités charismatiques et romantiques. Sans tous les citer, il y a eu pléthore de modèles mythiques, de Che Guevarra à Martin Luther King, et Malcolm X, en passant par Danny « le rouge » Cohn-Bendit, JFK, Mohammed Ali… . Chaque lutte disposait de son porte-drapeau qui devenait vite un héros national voire international. Les gouvernements semblaient vaciller sous le joug d’une jeunesse souvent de gauche, voire d’extrême gauche, et la lutte des classes s’étendait de Moscou à Oakland, en passant par Cuba. Les espoirs de lendemain meilleurs faisaient vibrer les gorges des étudiants du Monde entier lors de manifestations anti-capitalistes, anti-impérialistes, ou encore anticolonialistes. Les médias relayaient ces informations en sublimant la lutte, pour les journaux de gauche ou en la diabolisant de l’autre côté.

Le fameux « grand soir » était espéré, et le réveil des peuples était imminent. L’Internationale était devenu l’hymne de la jeunesse révoltée. Avoir vingt ans au milieu des années soixante obligeait d’une certaine façon les jeunes à se positionner politiquement qu’ils soient de gauche ou réactionnaires. Les modèles de la bourgeoisie pour les jeunes « coco » étaient à bannir, de l’autre côté, chez les jeunes de droite, il y avait un péril rouge à braver et à contrer. La jeunesse était de fait divisée en deux camps distincts, les révolutionnaires et les autres. Pour moi qui n’ait pas vécu cette période, il serait prétentieux d’en dire plus. Je ne fais que rapporter le fruit de nombreuses lectures sur cette période, ou encore de discussions avec des personnes de cette génération qui ont presque la larme à l’œil en évoquant leur jeunesse.

C’est bien beau tout ça, mais finalement qu’ont-ils laissé à ceux qui sont arrivés derrière ? En essayant de casser, de changer la Société, en jetant aux orties les valeurs anciennes, dites rétrogrades, de mettre en avant une nouvelle psychologie de l’enfance par exemple : c’est l’époque de l’enfant roi « Libres enfants de Summer Hill ». Il n’est plus brimé, il lui faut son espace de liberté, d’expression, on lui passe tout à condition qu’il fasse son autocritique. Je schématise volontairement en forçant le trait, afin de répondre à une question d’ordre général. Il faut comprendre ce qui s’est passé en quarante ans, et il me semble que cela passe par une remise en cause des acquis de cette riche période.

Aujourd’hui, les modèles sont beaucoup moins nombreux et aussi moins charismatiques, il faut peut-être chercher là une des raisons pour lesquelles un Obama cristallise autant d’empathie. Mais il faut dire une chose en faveur de cette jeunesse actuelle, elle vit ou a vécu la fin des grands idéaux. Le communisme est mort, le pacifisme est un souvenir lointain, même le capitalisme que certains érigeaient en étendard de la doctrine victorieuse s’est pris les pieds dans le tapis ces dernières semaines. Les foyers socio-éducatifs des lycées et les cafétérias des campus ne sont plus les lieux de discussions politiques passionnées depuis belle lurette. On discute toujours autant, mais de sujets plus futiles, plus en relation avec leur époque, une époque virtuelle. Pour preuve cette évolution pas toujours positive avec la musique comme marqueur temporel fort. Bob Marley, Jimmi Hendrix, ou Public Enemy ont été remplacés par Snoop, Lil Wayne ou 50 cent. Là encore je ne parle que d’une catégorie de jeunes, celle que nous avons tendance à décrier, mais elle a un mérite cette génération, celui de ne pas rêver, elle est ancrée plus qu’on ne le croit dans la réalité, celle de cette société qui avance froidement et sans pitié pour les petits. Nous sommes entrés dans l’ère du « Marche ou crève ! » et les jeunes en ont conscience, peut-être plus que les adultes eux-mêmes.

3/Comment ont évolué les valeurs qui gouvernent la jeunesse en Guadeloupe ?

Arrêtons nous sur quelques valeurs clés intemporelles. La première c’est le travail ; que remarquons nous ? Les jeunes savent qu’ils ne trouveront pas tous du travail, par contre ils savent que le système D existe et son corollaire « pas vu pas pris ». Une minorité travaille d’arrache-pied pour obtenir les meilleurs diplômes dans les meilleures écoles, mais qui sont-ils ? Viennent-ils du même milieu ? Sans vouloir généraliser, il est beaucoup plus difficile à un jeune issu d’un quartier populaire de faire médecine qu’à un fils de notables. Il existe bien un déterminisme social, plus ou moins pondéré par certaines exceptions, mais il est dur d’échapper à son milieu d’origine par un simple claquement de doigts. Les jeunes le savent, ils sont nés avec la crise, le chômage, le RMI (qui fêtera ses vingt bougies en 2009), ils sont très en prise avec leur société.

Les deux autres valeurs qu’il serait intéressant d’approcher seraient la vérité et l’honnêteté. Depuis les années 80, le Monde est entré dans l’ère de la vérité comme valeur absolue, du moins les médias essayent de nous en convaincre : il n’y a plus de tabous. Un jour il est question d’un président américain, amateur de cigares et infidèle, qui ment sincèrement face caméra, puis fait son méa culpa, un épisode digne de la meilleure télénovela brésilienne. Une autre fois, il s’agit d’une révélation sur des affaires politiques mêlant un président français à des intérêts pétroliers. Affaire classée, secret défense. Le 11 septembre est venu confirmer à Bush le soi disant pouvoir de nuisance d’un Saddam Hussein, à moins que ce ne soit celui des talibans afghans. Quoi qu’il en soit, il fait la guerre aux deux, comme ça il y aura du pétrole irakien à flots et un pipe-line traversant l’Afghanistan de part en part.

Aujourd’hui, les jeunes sont blasés, ils savent tout cela et n’ont plus aucune confiance en la politique. Ils entendent parler des faillites à répétitions des grandes entreprises qui laissent des milliers de familles sans revenus ou presque, alors que les patrons de ces mêmes entreprises s’en vont avec des parachutes dorés. Je n’ai pas envie de défendre cette jeunesse qui peut paraître détachée de tout, mais je pense que la société a la jeunesse qu’elle mérite, et qu’il serait trop facile de leur jeter l’opprobre. Les valeurs ont évolué avec leur époque et les jeunes sont les fruits de ces changements.

4/ Ont-elles une influence sur les comportements de la jeunesse ?

Là encore, il m’est difficile de me prononcer car je ne suis pas un spécialiste. Je suis juste un père qui essaie d’être attentif à tous ces changements. La violence, la drogue, la délinquance ne sont pas l’apanage de cette génération si c’est cela que vous voulez m’entendre dire. Je pense que ces jeunes sont avant tout les premières victimes et sans faire d’angélisme, ils ont beaucoup plus besoin qu’on les aide, plutôt qu’on les jette au pilori. L’exemple vient d’en haut, n’oublions pas ça.

[1] Le hit-parade (nommé chart en anglais) est un classement permanent des chansons à la mode, en rapport avec les meilleures ventes de disques.


A propos de cet article