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Le prix de notre mémoire

45 millions d’euros… Rien que ça ? Voilà ce que coutera le fameux Mémorial Acte (Centre caribéen d’expressions et de mémoire de la traite et de l’esclavage) inauguré en grandes pompes le 27 mai dernier…

45 millions d’euros pour que chacun se souvienne de l’esclavage et du sillon des souffrances qu’il a creusé au fil des générations. Voilà le coût de notre hommage à notre histoire. Voilà la somme nécessaire à l’expression de notre mémoire collective, pour que s’érige au devant de nous, un monument à la hauteur de la mémoire qu’il porte en lui (plus de 4000 m2 de bâti entouré d’un jardin de 3200 m2 tout de même !…) 45 millions d’euros pris en charge en quasi totalité par la Région. Ce qui permettra, au passage, à Victorin Lurel (Président de Région) d’associer à son nom à celui du Mémorial (projet initialement proposé par le CIPN : Comité International des Peuples Noirs). A titre de comparaison 45 millions d’euros c’est le PIB annuel (Produit Intérieur Brut : indice qui permet de calculer ce que produit un pays) d’un petit état tel que le Kiribati du Pacifique Sud. Mais c’est 1/5 du prix du « Quai Branly » le musée le plus cher de France depuis le « Centre Pompidou », ou le 1/7 du prix du mémorial le plus cher du monde : le « Mémorial du World Trade Center » à New York. Et c’est aussi le double de ce qu’à couté le « Mémorial de la Shoah » à Berlin.

Mais notre mémoire a-t-elle un prix ?

Ces comptes d’apothicaires peuvent choquer au regard des enjeux. Ils peuvent s’avérer désuets face aux ambitions portées par le projet du Mémorial Acte qui, au delà d’un simple musée, se veut être un lieu d’envergure à vocation caribéenne, ouvert sur différentes disciplines (l’histoire, la sociologie, la philosophie, les arts…). Cette comptabilité peut offenser vis à vis de l’abomination même des crimes mis en mémoire par ce mémorial. Et elle peut émouvoir en considération de la nécessité pour nous, de nous approprier notre histoire, alors que nous tentons de nous construire et de nous penser à partir de fondations encore bien fragiles.

Cependant j’avoue ma perplexité à l’égard de ce déploiement colossal de moyens, dans le seul but d’inscrire dans nos mémoires une histoire que nous prenons bien soin de porter déjà en étendard. Nous nous débattons dans nos contradictions, cherchant le fil d’Ariane de notre conscience collective. Notre insatiable besoin de mémoire et notre compulsive recherche d’identité sont les symptômes de notre incapacité à penser collectivement notre avenir. Tournés vers un passé difficile à assumer, nous nous momifions en éternelles victimes d’un autre, face auquel nos moindres maux trouvent un bouc émissaire tout désigné… Nous sommes malades de nous-mêmes. Et nos maux, loin d’être diagnostiqués, pour être soignés, sont parfois instrumentalisés par tous ceux qui ont fait le choix de les utiliser à des fins populistes.

Alors je reste pensive face à cette heureuse coïncidence de dates : la fin du chantier du Mémorial Acte est prévue pour mars 2010, alors que les prochaines élections régionales sont prévues elles aussi pour… mars 2010. Histoire que chacun ai fraichement en mémoire l’œuvre du Président de Région candidat à sa réélection…

Ou encore je m’interroge sur la schizophrénie de nos élus quand je les entends discourir sur la Caraïbe. Aujourd’hui à l’occasion de l’inauguration du Mémorial, ils vantent les mérites d’une mémoire collective caribéenne. Alors qu’hier lors du Congrès sur l’immigration de 2005, ils estimaient que ces mêmes Caribéens sous leurs habits d’immigrés, représentaient un péril pour la Guadeloupe. Ont-il oublié que tous, à l’unanimité, ils ont voté une résolution qui exigeait que la Guadeloupe soit dotée d’un arsenal juridique sur l’immigration, que même, Brice Hortefeux (ministre de l’immigration) dans ses rêves les plus fous, n’oserait imaginer pour la France ? Ces élus qui scandent des vœux pieux d’ouverture et d’échange avec nos « frères caribéens » dans le cadre du Mémorial, sont aussi ceux qui sont directement responsables de la situation actuelle de ces mêmes « frères caribéens » immigrés qui subissent chaque jour le courroux de cette nouvelle législation.

Alors dans un tel contexte, il faut oser se demander si ces 45 millions d’euros, ne sont pas aussi le prix que nous, contribuables Guadeloupéens, nous paierons pour que soit imprimés dans nos mémoires l’action de ces élus. Mémoire qu’ils sauront solliciter en temps utile…


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