Qui es-tu ? Qu’es-tu ? De quoi es-tu le plus fier, de ce que tu es ou de ce que tu as ? Te sens-tu pleinement accompli et satisfait de tes jours ? Si c’est le cas, sache que tu appartiens à une heureuse minorité.
Mais plus vraisemblablement, ressens-tu toujours cette braise de révolte au fond de toi, peut-être perçois-tu parfois cet étau qui broie ton individualité et commences-tu à ressentir la vanité de l’existence en forme de course de rat que l’on t’a imposée depuis la naissance… Et, plus ou moins consciemment, tu en souffres. Alors tu tentes de t’étourdir de déni et d’oubli, de puissance et de jouissance, de fêtes et de boites, de fumées et d’alcools, d’antidépresseurs et de télévision, de jeux et de beaux objets. Tout ! Tu avales goulument tout ce dont tes propriétaires gavent ton cerveau disponible afin de noyer tes éventuelles velléités de réflexion et de liberté dans la graisse de MocDanalds™ et la crasse de Secret Sorty®. Tout plutôt que de te retrouver seul avec tes pensées et de risquer d’affronter la terrifiante réalité de ta condition et du monde de misère humaine qui s’est bâtie autour de toi.
Bien sûr, je noircis un peu le tableau. Peut-être es-tu encore effectivement suffisamment révolté pour refuser la domestication, et passionné pour conserver intacte la flamme contestataire. Peut-être n’as-tu pas encore trahi tes idéaux à force d’insignifiantes concessions. Entendons-nous bien : le militantisme est louable, nécessaire et précieux au point de vue de la diffusion des idées. Hélas, je crains fort que cette voie, bien qu’invariablement porteuse d’espoirs, ne se soit déjà maintes fois révélée impuissante à induire quelque changement radical que ce soit. Que bouleversent vraiment un virement automatique mensuel de bonne conscience à Greenpeace ou Unicef, une manifestation-défouloir qui n’empêchera de toute façon rien (5 millions historiques de manifestants contre la seconde guerre en Irak…), un soutien inconditionnel à un parti politique corrompu ou qui n’accèdera jamais au pouvoir, la vénération poussiéreuse d’une idéologie joliment utopique mais qui n’a jamais évolué qu’en totalitarisme sanglant ?
Certes oui, le monde serait encore plus injuste et cruel sans ces modestes contributions, indubitablement. Toutefois, l’humanité toujours plus effrénée, poursuit inexorablement son naufrage au fond d’un tourbillon destructeur de beauté, de sources, de vies, de dignité et des valeurs humaines les plus sacrées. Nous cherchons désespérément à l’occulter, pourtant nous savons désormais pertinemment que notre espèce ne saurait survivre que peu de temps à ce rythme, avec ce système. Qu’y faisons-nous, concrètement ?
Aussitôt qu’ils se réunissent en groupe de plus de cent individus, les Hommes semblent s’organiser suivant un schéma immuable : une infime minorité de frustrés ambitieux intriguent jusqu’à obtenir suffisamment d’ascendant sur leurs congénères, souvent par l’idéologie, pour régner et opprimer les masses crédules. Le système suprême actuel pourrait n’en être qu’un parmi les innombrables empires, états, dictatures, républiques, nations, théocraties qui se sont succédés au fil des invasions et des révolutions. Cependant, à l’ère du turboréacteur et du mass-média, l’oligarchie a pris une dimension planétaire. De plus certaines améliorations majeures en matière de contrôle collectif lui confèrent une dangereuse stabilité : préférer la carotte au bâton, muer les chaînes que le peuple finit toujours par briser, en invisibles élastiques accordant les fausses libertés de choisir entre plusieurs marques de lessive, de faire la grève, de voter et de crier librement contre des murs. Entraver les esprits plutôt que les poignets est tellement plus efficace : les mains sont libres pour travailler et l’employé offre « librement » son consentement docile, trop effrayé par le chômage et fasciné par les paillettes consuméristes pour rechigner au joug. La propagande sclérosée des livres d’histoire et la discipline inculquée dès la maternelle interdisent la conception même de tout autre mode de vie au-delà du moule étriqué mais rassurant de nos usages. « Celui qui contrôle le présent contrôle le passé. Qui détient le passé détient le futur » résumera G. Orwell.
Selon ses croyances, on l’appellera néolibéralisme, mondialisation, mal-bouffe, capitalisme, cupidité humaine, inspiration de Satan… De nombreux artistes ont tenté de dénoncer le Babylon System, la Matrice, le Meilleur des Mondes et se sont enragés contre la machine. Sans plus de succès que nous autres, pauvres mortels. Alors quoi ? Faut-il espérer que d’autres allument enfin une révolution que je pourrai suivre ? Non. Les révolutions n’engendrent que des martyrs vite oubliés et des tyrans vivaces.
Sommes-nous donc d’impuissantes victimes du Système, condamnées aux complaintes stériles et au fatalisme coupable du « qu’y puis-je » ? Je ne le pense pas. Car Tu es l’unique coupable de la pérennité de l’asservissement brutal de l’humanité. Toi qui acceptes de financer des essais nucléaires et des porte-avions défectueux avec tes impôts. Toi qui t’es laissé anesthésier par la banalisation de la violence et de la corruption au point d’en quémander fidèlement une dose à chaque 20h. Toi qui affecte de ne même plus voir tes égaux qui se meurent de faim à tes genoux. Toi qui pourrais nourrir une personne pendant un an avec le plein d’essence de ton 4x4, à l’heure où il devient vital d’abolir la pauvreté au même titre que l’on a aboli l’esclavage et l’apartheid. Toi qui joues l’autruche pour moins souffrir. Toi qui, paralysé par la peur, n’ose plus tout ce qui sied à un Homme libre…
Peut-être m’auras-tu trouvé un brin pessimiste, cher congénère. Pourtant, sois assuré que j’ai une foi immense en toi, en ta capacité à sauver le monde. Cela n’a rien d’un rêve inaccessible. La bravoure et la dévotion d’un Che Guevara, d’un Gandhi ou d’une Mère Theresa ne sont même pas nécessaires pour cela. Il suffit d’une once de courage : celui d’accepter les risques inhérents au changement, de questionner sans complaisance ton éducation et la légitimité de ceux qui te dictent ta conduite, de l’insoumission à toute forme de coercition, de relever la tête et de reconquérir ta fierté d’être Humain…
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Publié: mercredi 1er octobre 2008.
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- #11 septembre 2008




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