Lindépandans'

Voilà qui n’était pas un vain mot il y a encore vingt ans à peine. C’était un sujet d’actualité qui divisait le peuple, soulevait des émeutes fermement réprimées, allumait des attentats, engendrait des chasses à l’homme et des martyrs.

Aujourd’hui le mouvement indépendantiste se réduit à un syndicat vaguement teinté dont on ne comprend pas bien les objectifs. Comment en sommes-nous arrivés à accepter si naturellement de vivre désormais sans trop de honte avec la main tendue vers « Léta » ?

On pourrait bien sûr évoquer un conditionnement diffus sur la supériorité universelle de tout ce qui est métropolitain, ou le fatalisme antillais. Cependant, je pense que le coup de grâce porté à la volonté indépendantiste guadeloupéenne tient principalement à l’arrivée au pouvoir de politiciens subtils. En effet, devant le constat que la France a une fâcheuse tendance à perdre toutes ses guerres d’indépendance et que la répression ne fait qu’attiser le brasier alimenté par les martyrs emprisonnés, certains gouvernants, F. Mitterrand notamment, ont compris que l’assimilation est un procédé infiniment plus efficace que la répression.

Dès lors, J. Ursull est invitée à représenter la France à l’Eurovision, notre miss France est guadeloupéenne, les athlètes vedettes sont antillais et il y a suffisamment de couleur locale dans l’équipe de France de football pour qu’ici chacun « ka sipoté pou la Fwans » : il suffisait simplement de créer un sentiment d’appartenance à la Nation. Parallèlement, les industries locales sont découragées, les distilleries disparaissent, les champs de cannes sont couverts de béton par de puissants promoteurs européens, les lolos sont écrasés par la grande distribution… Au point que la manne généreuse des aides sociales apparaît désormais comme un moyen de subsistance facile, qui laisse du temps pour « jobber », indispensable, institutionnel… Le seul prix à payer est une entière dépendance.

Ne nous méprenons pas : je n’affirme pas que ceci est une mauvaise chose. Peut-être l’indépendance n’est-elle pas enviable. Surtout si l’on observe la pauvreté de certaines îles de la Caraïbe l’ayant conquise. Elles n’ont d’autre choix que de se prostituer aux grandes puissances, tandis que nous bénéficions d’un protecteur bienveillant attitré. De plus, cela nous permet de jouir du meilleur niveau de vie des Antilles. Et puis, l’Histoire des Antilles françaises : des colons français ayant importé ici nos ancêtres, rend absurdes des slogans comme « Fwansé dèwo » car ils seraient peut-être plus légitimement chez eux ici que la majorité d’entre nous. Il ne suffit pas, certes, de détester la métropole et les métropolitains, de parler créole et d’écouter du gwo ka pour se prétendre réellement indépendantiste.

Une chose est sûre : nous ne sommes pas prêts pour l’indépendance. Ne sommes-nous pas les plus gros consommateurs de champagne au monde ? N’existons-nous pas à travers nos rutilantes et onéreuses voitures ? Nous ne voulons même plus de l’autonomie lorsqu’elle nous est proposée… nous voilà bien loin du « vivre libre ou mourir » de L. Delgrès. La métropole a gagné semble-t-il.

Il y aurait pourtant tout de même bien des bénéfices à l’indépendance. Ne serait-ce que la fierté d’être maître et responsable de sa survie et de son destin, la possibilité de se forger une identité dont on puisse être fier, sans l’emprunter aux Afro-américains ni de se voir imposer des lois et des codes français difficilement applicables aux Antilles. Ces seules raisons ne suffisent-elles pas à rendre l’autonomie désirable ? Et puis certaines îles proches sont souveraines depuis des décennies et ne s’en sortent néanmoins pas si mal…

En accédant à l’indépendance, sans le soutien d’une puissance financière métropolitaine, il est évidemment aberrant de tenter de poursuivre une politique inchangée et une économie de marché déficitaire. Cela ne peut servir qu’à enrichir le petit nombre de dirigeants qui en profitent. C’est sans doute la leçon que nous enseigne l’exemple de nombreux pays du tiers-monde. L’indépendance se prépare : il faut savoir, ou au moins rêver ce que l’on désire construire « après », il est nécessaire d’être préalablement autosuffisant en terme de produits de première nécessité, d’être prêt à sacrifier un certain confort consumériste à la satisfaction d’appartenir à un peuple uni, fier, libre et qui sait qui il est, sinon où il va.

Ami indépendantiste, je t’enjoins donc à te méfier de tes leaders car, tristement l’Histoire montre chaque jour que celui qui fomente une révolution n’a souvent d’autre moyen –et motivation– pour accéder au pouvoir qu’il convoite jalousement. Je t’invite également à exercer ta volonté à profiter moins goulûment des largesses de la France, et à aimer ton peuple pour plus que ses performances footballistiques.


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