Nos rumeurs

Il y a toujours des bruits qui courent, marchent ou grimpent pour satisfaire un voyeurisme latent. Les rumeurs sont là pour prévenir la vérité ou prévenir une légende. Elles participent à la représentation que l’on se donne de l’environnement et des gens. Certains s’en contentent, d’autres en jouent et les plus sceptiques aiment à les vérifier à la manière de Saint Thomas.

La politique, réduite à sa simple mais efficace communication, passe par des rumeurs populaires ou impopulaires pour tester la réceptivité et la réactivité de l’opinion publique. C’est drôle, parfois tragique mais nos rumeurs sont constitutives de notre culture, de nos croyances lorsque celles-ci laissent des traces, elles-mêmes distributrices de sens. Parmi les rumeurs à la mode il y a celle selon laquelle le Président Sarkozy est devenu un farouche keynésien.

En effet, la méthode économique qui consiste à relancer la croissance par des investissements lourds, financés par l’Etat (dont les caisses sont vides, n’est ce pas ?...), afin de réaliser des « grands projets », relève en apparence des procédés keynésiens. En amont, toujours dans le même style élyséen, on nous vend un Président qui veut tempérer notre capitalisme sauvage, qui me semble à moi, pourtant indomptable dans le cadre d’une mondialisation libérale.

Tout ceci n’est que rumeurs, c’est du bruit pour camoufler d’autres bruits plus criants d’urgence et de vérités.

Les Maitres en intelligence économique, (belle expression pour évoquer l’espionnage industriel mais en version plus acceptable moralement) savent que les rumeurs sont des moyens de manipuler l’adversaire pour parvenir à ses fins. On imagine que les Maitres en intelligence politique en font de même, notamment par les techniques de propagandes. Et là je songe à Noam Chomsky qui fait l’objet d’une diabolisation systématique aux Etats-Unis et d’un boycott intellectuel en France, alors qu’il s’évertue de dénoncer précisément et publiquement : l’usage des rumeurs politiques, le rôle complaisant des médias, les techniques de propagande, la diabolisation d’une idée ou d’un individu, le boycott intellectuel exercé sur certains etc...

Certes, la liberté de comprendre à un coût, y compris dans nos démocraties, qui ne sont pas très promptes à payer l’addition. Oui, il y a des « choses » pas nettes qui se passent dans ce monde. Oui, il y a comme quelque chose qui cloche dans notre société. Oui, c’est vrai, au Mika il y a une espèce de malaise communément ressenti face à certaines rumeurs. Parfois on les expose, parfois on les fouille, et souvent on les transforme sous un format informationnel, n’est-ce pas ?... Ces rumeurs, les plus gênantes, sont denses, résistantes, désagréables car elles déforment la réalité ou donnent un avant-goût de la vérité qu’on n’a trop envie de gouter dans le fond…

Imaginons que quelques unes de ces rumeurs soient véridiques (dans le désordre) : qu’en hauts lieux on nous prend pour des cons, que les OGM ne sont pas créés pour résoudre la faim dans le monde, que la Guadeloupe est le département le plus violent de France, que nos hommes politiques sont tous pourris sur le plan éthique, que le président de la SIG serait coupable d’irrégularités intolérables, que la science économique est une fausse science mais une vraie arnaque pour les peuples, que Dieudonné est victime d’un énième complot, que la crise de 29 est une opération montée de toute pièce pour instaurer un nouveau plan économique mondial, que l’homme est d’abord un être spirituel qui quête le bonheur et non pas un individu-consommateur en quête de plaisirs… Bref, stop ya assez là...

Aux Antilles, comme ailleurs, on mélange rumeurs médisantes, rumeurs rurales, rumeurs de grands macos, rumeurs politiques, rumeurs médiatiques, et rumeurs qui nous arrangent nous, en notre for et faible intérieur.

Ernest Pépin conseillait : « Marche dans la rosée de la vie d’un pas ferme et si tu sais écouter, tu entendras d’autres pas qui t’accompagnent ». Oui, certes, c’est juste et beau, seulement ces pas qui nous accompagnent suivent parfois le rythme mélodieux de la flute enchantée ou celui du pipo…

Savoir écouter est un art qui consiste d’abord à s’entendre avec soi-même, pour reconnaître une voix d’un bruit, d’un fond de vérité d’une rumeur.

Les rumeurs, nous devons les utiliser comme motivation supplémentaire, pour nous offrir des invitations mutuelles à approcher la vérité, toujours un peu plus. Ce numéro est une grande carte d’invitation, saisissez l’occasion, et bonne quête…


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