Nos croyances populaires sont-elles des superstitions, de la sorcellerie ou relèvent-elle du magico-religieux ?
On a souvent fait un amalgame entre superstition, magico-religieux et sorcellerie alors que ces trois notions sont en réalité différentes. Les superstitions renvoient à des paroles véhiculées depuis des siècles et qui ont évolué lors de leur passage d’une époque à une autre. En d’autres termes, elles représentent un discours populaire qui tend à réguler certaines situations de la vie courante. Prenons l’exemple du miroir : il est dit que quelqu’un qui brise un miroir aura sept ans de malheur. Mais sait-on que l’origine de cette superstition date d’une époque lointaine où les servantes des reines brisaient assez souvent les miroirs en les nettoyant et qu’un beau jour, une des reines pour faire peur à ses servantes et éviter que les miroirs ne se brisent à lancer cette prophétie ?
La sorcellerie regroupe l’ensemble des pratiques réalisées dans la ferme intention de nuire à quelqu’un.
En réalité, seul le magico-religieux peut être identifié à ce que nous appelons « croyances populaires ». C’est un phénomène de croyances qui permet aux personnes en souffrance de trouver une réponse. Le magico-religieux renvoie non seulement à notre histoire mais également à des attitudes et des comportements pragmatiques en réponse à des souffrances vécues. À travers sa pratique, il offre un réconfort et un soutien face à une réalité qui peut à certains moments nous paraître difficile à affronter.
La distinction entre sorcellerie et pratique magico-religieuse est certes de l’ordre de la nuance mais elle est bien réelle. La différence dépend de l’individu lui-même, de ses intentions qui vont le conduire à mettre en place des pratiques lui permettant d’atteindre l’objectif qu’il s’est fixé. Ainsi, aller voir un Gadè Zafè peut soit découler de la sorcellerie si l’on y va avec une intention maléfique soit du magico-religieux si au contraire on y cherche un réconfort face à une situation pénible.
Vous soutenez donc que les pratiques magico-religieuses font partie de notre patrimoine culturel ?
Les pratiques magico-religieuses sont étroitement liées à notre histoire. En effet, durant l’esclavage, les missionnaires ont débarqué en Guadeloupe dans la ferme intention de convertir les esclaves à la chrétienté pour le salut de leurs âmes. Ils ont voulu supprimer chez ces esclaves toutes références à leurs religions africaines. En réalité dans « magico-religieux », la partie « magie » renvoie de façon péjorative à ces croyances africaines tandis que le « religieux » fait référence à la chrétienté et en particulier au catholicisme (par rapport à l’époque). Malgré les répressions sévères nous avons réussi à garder certaines références de nos religions africaines et avons finalement évolué avec ces deux héritages religieux. Le terme magico-religieux n’est pas un simple raccourci sémantique mais plutôt l’expression d’un syncrétisme qui a conduit ces deux mots à n’en former plus qu’un. Prenons l’exemple d’une personne qui achète une voiture et qui suspend un chapelet au niveau de son rétroviseur intérieur. Ce geste peut avoir deux significations : Soit la personne est allée chez un gadé zafé dans l’intention de faire protéger sa voiture, soit il s’agit d’une personne chrétienne catholique à 100% et qui en honorant un des symboles de la vierge marie lui demande sa protection.
Nous l’avons dit, le magico-religieux repose sur des croyances. C’est la force de nos croyances qui fera que dans des moments difficiles l’on n’y croira ou que l’on n’y croira pas. Le magico-religieux est un comportement intrinsèque qui est reflété aussi dans nos codes langagiers. Ainsi certaines personnes pour dire qu’elles vont voir leur gadè-zafè vous diront « je fais une sortie ». Celui qui n’est pas averti pensera que cette personne va au restaurant, au cinéma où tout autre lieu de divertissement. Cependant bon nombre de guadeloupéens comprendront ce qui est sous-entendu par « faire une sortie ».
Sommes-nous aussi attachés à ces croyances que l’étaient nos parents ?
Nous sommes tout autant attachés à ces croyances aujourd’hui que par le passé. Cependant on peut quand même noter certaines évolutions. La principale porte sur notre plus grande facilité à aborder le sujet des pratiques magico-religieuses dans l’espace public alors que jusqu’à récemment c’était un sujet tabou. Je me souviens lors de conférences comment l’assistance riaient moqueusement des rares personnes qui osaient donner des exemples personnels de pratiques magico-religieuses. Mais on sait que souvent le rire est un moyen de cacher le fait que l’on se reconnaisse. Une évolution consécutive est le développement de toute une économie autour du magico-religieux illustré par la floraison de boutiques spécialisées un peu partout sur notre territoire.
À quel moment de notre vie a t-on recours à des pratiques magico-religieuses et pourquoi ?
Le magico-religieux peut nous accompagner dans tous les actes de notre vie. Il apporte une réponse qui facilite la tâche aux personnes en souffrance. Face à un échec, par exemple, il permet de voir la réalité autrement en nous aidant à croire que nous ne sommes pas responsables de nos échecs mais que c’est la faute de personnes qui nous jalousent.
Ainsi, quand on échoue à un examen ou que l’on est mal évalué au travail, nous nous soulageons en pensant que si on ne nous avait pas jeté un sort nous aurions réussi. L’échec n’est donc plus rattaché à un problème cognitif ou un manque de compétences mais est le résultat de malveillances.
Comment nos croyances populaires se traduisent-elles en milieu scolaire ?
Lors de ma thèse qui portait sur le magico-religieux en milieu scolaire j’ai pu constater que des pratiques magico-religieuses se retrouvaient dans les comportements des enfants et dans celui des adultes. Ce constat a été principalement fait dans le milieu spécialisé mais également dans des écoles maternelles où les enfants viennent quelquefois en classe avec des amulettes autour du cou, des « gad’ kô », enrobés d’un tissu rouge avec à l’intérieur des médailles ou des signes symboliques.
Certains parents, face à l’échec scolaire de leurs enfants vont évoquer l’idée d’aller leur faire prendre un « bain-démarré » car dans la tête de ces parents, c’est un sort qui leur a été jeté. Et ils pensent qu’à travers leurs enfants c’est eux que l’on tente de punir.
Une histoire vécue : Un jour en arrivant à l’école, nous avons trouvé un crapaud devant une salle de classe. À sa vue, les enfants se sont mis à crier que c’était une personne maléfique transformée en crapaud. Certains adultes loin de calmer le jeu acquiesçaient et proposaient que de l’ammoniac soit versé sur le crapaud pour conjurer le sort. Cette petite anecdote permet de mettre en avant le caractère intrinsèque du comportement magico-religieux.
Fort de ce constat, il convient pour les enseignants de considérer l’enfant dans son ensemble. Cela demande de prendre en compte les croyances qui relèvent de l’aspect culturel, de notre patrimoine. Aujourd’hui, nombreux sont les enseignants qui, confrontés à ces situations, avouent ne pas toujours avoir les réponses. Il faudrait par conséquent que leur formation initiale les y prépare. L’ancien Recteur M.Alain Miossec avait appuyé cette orientation lors d’une présentation sur la route de l’esclavage au Centre des Arts.
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Publié: lundi 1er décembre 2008.
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- Rubrique: Dossier
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- Guadeloupe
- société
- #13 Novembre 2008




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