Accueil du site > Les articles du Mika > Dossier > Traitement des cheveux : une problématique universelle

NOTRE RAPPORT AUX CHEVEUX

Traitement des cheveux : une problématique universelle

Avec la couleur de la peau et des yeux, la forme du nez, la pilosité est un des principaux traits visibles de différenciation entre les populations. C’est aussi une des caractéristiques les plus manifestes du dimorphisme sexuel, la répartition des poils sur le corps, la croissance des cheveux étant fonction du taux d’androgènes.

Ces différences entre populations, entre hommes et femmes peuvent être d’autant plus accentuées ou neutralisées qu’en raison de leur faible rôle protecteur et de leurs propriétés poils et cheveux se prêtent aux arrangements les plus divers sans risque biologique majeur et sans en compromettre la repousse. On peut les couper, les raser, en modifier la forme et le volume, les friser, les défriser, les crêper, les dresser en crête, les tresser, les natter, les tisser, les exhausser à l’aide d’un cimier comme dans certaines coiffures africaines, les oindre et les modeler avec des corps gras, voire de l’argile, les allonger par des fibres végétales ou par des cheveux humains, les teindre, les déteindre, les orner avec des perles, des cauris, des peignes, des plumes, les dissimuler sous des foulards, des voiles, des postiches…

Ces mises en forme variables selon les époques, les lieux et les contextes véhiculent quatre types d’informations :

-Sur les différences entre les genres :

en général creusées par les sociétés : dans le monde méditerranéen à l’ostentation des signes pileux de la virilité (barbe, moustache, poils sur le torse) s’oppose traditionnellement la dissimulation de la chevelure féminine associée à la séduction. Plus généralement, ce que l’on trouve beau pour un sexe est perçu comme affreux pour l’autre.
Renoncement, humiliation, rébellion sexuels se traduisent toutes par une modification de l’apparence pileuse : tonsure des moines, rasage de la chevelure lors de l’entrée dans plusieurs ordres féminins catholiques, arrachage des cheveux à la main chez les ascètes jaïn du monde indien ; « tonte » des femmes adultères ou ayant pratiqué la « collaboration horizontale » pendant la deuxième guerre mondiale, « garçonnes » des années 1920 en France, refusant la domination masculine et adoptant les cheveux courts, féministes juives, se plaçant sous le patronage de Lilith, première femme (rebelle) d’Adam selon la tradition kabbalistique, et arborant une chevelure libre et flottante…

-Sur les frontières sociales et ethniques :

les façons d’arranger cheveux et poils enregistrent les distinctions d’âge, de génération, de statut marital, de rang, de profession au sein d’une société. Ces distinctions peuvent être étroitement codifiées comme c’est le cas en Afrique de l’ouest où, chez les Diawara par exemple, les dessins formés sur les crânes des enfants par des rangées et des touffes de cheveux indiquent, outre leur sexe, le statut de leur lignée, s’ils sont enfants de nobles, de marabouts, de griots, de forgerons, de serviteurs…
Ces signes distinctifs peuvent être arbitraires ou motivés (dans ce dernier cas, il y a un lien analogique entre le signifiant pileux et le signifié social). Tel est le cas, entre autres, chez les Borana, un des groupes oromo d’Ethiopie : au fil de leur changement de classe d’âge, les hommes se laissent pousser une touffe de cheveux au-dessus du front qui atteindra sa plus haute dimension quand ils seront devenus des guerriers confirmés. Puissant marqueur de différenciation, l’apparence pileuse joue un rôle important dans les processus d’affirmation ou de stigmatisation des identités, au point que les sobriquets (« Frisés » pour les Allemands) ou les étymologies populaires (Valaque, une population des Balkans, dérivant de vlas - velu - selon les mythes bulgares) y font souvent référence.
Les groupes voisins se démarquent volontiers les uns des autres, soit en accentuant leurs différences pileuses (Mexicains d’origine espagnole arborant une moustache face à leurs compatriotes indiens peu velus), soit en les créant (Juifs avec leurs papillotes, Chrétiens, généralement glabres et Musulmans, volontiers barbus se distinguent par leur apparence pileuse ; un des arguments et une des expressions du schisme entre chrétientés d’Orient et d’Occident fut la pilosité des clercs).
Les revendications ethniques se traduisent souvent par une modification radicale de la chevelure et de la barbe (passage chez les Noirs américains et chez les Antillais du défrisage et de la « coque lisse » assimilationniste à la coiffure « afro » et aux dreadlocks contestataires).
De même l’appartenance politique a fréquemment une expression pileuse. En Turquie, les adultes pieux, qui ont accompli le pèlerinage à La Mecque, portent une barbe large, épaisse et bien entretenue et une moustache qui ne déborde pas, sur la lèvre supérieure. Les jeunes partisans d’un islamisme radical arborent un collier soigneusement taillé, bien dessiné. Les adeptes nationalistes du panturquisme ne portent pas la barbe mais une moustache gengis khanide, en crocs, qui n’est soupçonnable d’aucune influence arabe ou persane. Quant aux militants d’extrême gauche et aux Kurdes, ils se distinguent par leur moustache fournie, « à la Staline ».
A l’opposé de ces manifestations pileuses revendicatives, le rasage de la chevelure, tout comme l’attribution d’un nouveau nom personnel ou d’un numéro matricule, sont des marques constantes dans les sociétés de soumission et de dénégation de l’identité (des esclaves, des prisonniers, des déportés).

-sur l’ordre et le désordre au sein d’une formation sociale :

aux chevelures conformes, qui n’attirent pas le regard, s’opposent les styles capillaires de ceux que l’on a mis ou qui se sont mis en marge. Cette pilosité hors norme peut signifier le refus de l’ordre social et politique (rebelles, insoumis, tels les Barbudos castristes) ou un rapport singulier au sacré : ascètes, ermites, possédés, chamanes, magiciens se différencient du commun des hommes de religion par leur échevèlement ou le rasage intégral de leur crâne (opposition, dans le christianisme, entre les ermites hirsutes des forêts et des déserts et les clercs tonsurés des monastères).
La domestication du poil est le symbole, par excellence, du passage vers l’humanité : d’où les représentations mythologiques et fantasmatiques des hommes préhistoriques entièrement velus, de l’hirsutisme pénitentiel comme châtiment divin (mythes de Nabuchodonosor et de Saint Jean Chrysostome, couverts de plumes et de poils pour avoir péché). Certaines cérémonies (tel le Carnaval avec ses personnages couverts de fourrure et de plumes) évoquent symboliquement cette transition de l’animalité vers l’humanité.

-sur les normes esthétiques :

celles-ci reposent sur une série de choix entre le naturel et l’artificiel, le symétrique et le dissymétrique, le lisse et le frisé, le long et le court, le tressé ou le natté et le flottant, le plat et le volumineux, le brillant et le rêche, le clair et le foncé, le glabre et le poilu.
La complexité des coiffures féminines en Afrique de l’ouest , tout comme celle des techniques utilisées par les femmes, à travers l’histoire de l’Occident, pour se teindre les cheveux en blond, couleur valorisée (contrairement au roux, symbole de débauche et de trahison), témoignent de l’importance de l’apparence pileuse dans le façonnage de la beauté corporelle.
L’art d’accommoder ses poils peut être mis en relation avec les tendances esthétiques générales d’une culture ou d’une époque (affinité, par exemple, à la période baroque en Occident, entre la prolifération ornementale des châteaux et des églises, l’exubérance des jardins et l’extravagance des perruques ou encore entre la simplicité lisse du mobilier, le gris froid des ordinateurs et la coupe rase et clean des garçons dans les années 1980).

Symbolisant appartenance, manière d’être et revendications, le traitement des cheveux et poils est un sujet hautement polémique (entre générations, populations, membres d’une même société aux idéologies opposées). Ici et là, dans les pays à régime autoritaire, l’apparence pileuse fait l’objet de codification et de sanctions.


A propos de cet article