
Les racines du mal sont à notre sens plus profondes. Sans vouloir jouer avec les mots, on doit se dire que les difficultés rencontrées par les parents pour élever aujourd’hui leurs enfants ne révèlent pas une crise de l’éducation : elles révèlent une crise du lien social. Une situation qui met en cause la famille, non pas dans sa dimension sociologique, mais dans sa dimension institutionnelle. La famille, en tant qu’institution chargée de l’apprentissage social des jeunes, est une réalité méta-sociale.
Cela veut dire qu’au-delà de la diversité des expériences familiales, nous avions un sens commun de la famille fondé sur l’idée que l’éducation a pour but de fixer un cadre commun de règles de vie et de pensée destiné à guider le comportement des jeunes en général. Il n’y a pas bien longtemps, c’est en vertu de ce sens commun que je pouvais par exemple quitter mon domicile sans avoir à fermer les volets. Si j’agissais ainsi en toute quiétude, c’est que je savais que l’idée de forcer la maison d’autrui m’était tout aussi étrangère qu’elle l’était aux autres membres de ma communauté. Dans toutes les familles on avait intégré ce code social transmis de génération en génération et qui participait à la construction du lien de société.
Ce n’est pas un hasard si les institutions les plus décriées aujourd’hui sont la famille et l’école. C’est principalement à leur niveau que s’effectue le processus de transmission des repères sociaux et moraux permettant l’apprentissage de la vie en société. Ces institutions sont en crise ; non pas parce que les jeunes sont subitement devenus réfractaires à l’intégration des valeurs, mais parce que nos sociétés ont perdu le sens de la hiérarchie, élément indispensable dans la transmission des repères symboliques.
Il ne s’agit pas là d’une hiérarchie impliquant des formes de soumission ou conférant des avantages ou des privilèges. Il s’agit d’une hiérarchie impliquant le respect naturel que l’on doit à toute forme d’incarnation de l’autorité. Le professeur n’est pas digne de respect parce que c’est monsieur Untel ; la mère n’est pas digne de respect parce que c’est madame Unetelle : ils sont tous les deux dignes de respect parce que c’est le Professeur et la Mère. Ils symbolisent l’institution scolaire et l’institution familiale. Or, quand l’enfant se considère l’égal de ses parents, quand l’élève se considère l’égal de son professeur, on n’est pas dans une logique de la transmission, on est dans une logique de l’affrontement. Dans cette configuration fondée sur le rapport de force, l’enfant peut trouver légitime d’agresser sa mère, l’élève son professeur.
Sans relativiser le rôle de la fonction éducative des parents dans la conduite de leurs enfants, évitons toutefois de mettre systématiquement en cause les pratiques éducationnelles pour expliquer l’origine de la délinquance juvénile dans notre société. En faisant cela, on se donne bonne conscience tout en occultant les responsabilités collectives. Face aux exigences de leurs enfants, les parents pour la plupart ne démissionnent pas, ils sont tout simplement dépassés.
Pour autant, la violence est constitutive des sociétés humaines. Si celle des jeunes inquiète tant, c’est qu’elle a la particularité de mettre en cause non pas simplement la sécurité publique, mais également ce qui fonde l’unité même des sociétés humaines : la construction du lien social. En ce sens, la violence des jeunes révèle une faillite sociétale à laquelle n’est pas étranger le monde des adultes. Des adultes qui ont sans doute dépassé le stade de l’apprentissage social, mais dont le comportement n’est pas moins marqué que celui des jeunes par la désymbolisation en ce moment des rapports humains. Il n’existe pas de violence vertueuse, mais ce qui marque l’esprit dans la violence des jeunes, c’est souvent la futilité des motivations et l’immédiateté du passage à l’acte. C’est la marque évidente d’une carence dans le processus de construction identitaire lié à l’apprentissage social.
Les jeunes dans leur comportement obéissent souvent à des pulsions. Les adultes par moment ne sont pas pour autant moins impulsifs : leurs violences multiformes, parfois méthodiques et subtiles, s’inscrivent cependant plus communément dans des logiques de pouvoir et d’intérêts, alimentés par un individualisme forcené.
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Publié: lundi 1er décembre 2008.
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- Rubrique: Dossier
- Mots clés:
- Guadeloupe
- société
- Education
- #14 Décembre 2008




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