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Quels modèls pour quelle(s) jeunesse(s)

Violence et crise du lien social

Le mois dernier, le territoire de la commune de Baie-Mahault fut le théâtre de deux crimes particulièrement odieux commis par des jeunes. Des actes de violence qui malheureusement s’ajoutent à une liste déjà fournie sur l’ensemble de la Guadeloupe. Consterné, le maire de la commune réagit en rendant responsables de la situation les parents qui ne savent plus selon lui éduquer leurs enfants. Un jugement assez largement partagé par les Guadeloupéens, déboussolés et impuissants face à la multiplication des actes d’incivilités et à la montée de la violence chez les jeunes. Le problème est sérieux : il justifie tout à fait les manifestations d’indignation publique contre la violence. Mais en stigmatisant les « mauvais » parents, on se trompe sur la responsabilité réelle des parents dans le développement de la délinquance juvénile dans notre société. On se trompe, parce que l’on s’appuie pour expliquer le phénomène sur une vision de la famille réduite à sa dimension sociologique : la cellule familiale. Les parents et les enfants, pour faire simple. Vu sous cet angle, le lien est en effet automatiquement fait entre la montée de la délinquance juvénile et une crise de l’éducation.

Les racines du mal sont à notre sens plus profondes. Sans vouloir jouer avec les mots, on doit se dire que les difficultés rencontrées par les parents pour élever aujourd’hui leurs enfants ne révèlent pas une crise de l’éducation : elles révèlent une crise du lien social. Une situation qui met en cause la famille, non pas dans sa dimension sociologique, mais dans sa dimension institutionnelle. La famille, en tant qu’institution chargée de l’apprentissage social des jeunes, est une réalité méta-sociale.

Cela veut dire qu’au-delà de la diversité des expériences familiales, nous avions un sens commun de la famille fondé sur l’idée que l’éducation a pour but de fixer un cadre commun de règles de vie et de pensée destiné à guider le comportement des jeunes en général. Il n’y a pas bien longtemps, c’est en vertu de ce sens commun que je pouvais par exemple quitter mon domicile sans avoir à fermer les volets. Si j’agissais ainsi en toute quiétude, c’est que je savais que l’idée de forcer la maison d’autrui m’était tout aussi étrangère qu’elle l’était aux autres membres de ma communauté. Dans toutes les familles on avait intégré ce code social transmis de génération en génération et qui participait à la construction du lien de société.

Ce n’est pas un hasard si les institutions les plus décriées aujourd’hui sont la famille et l’école. C’est principalement à leur niveau que s’effectue le processus de transmission des repères sociaux et moraux permettant l’apprentissage de la vie en société. Ces institutions sont en crise ; non pas parce que les jeunes sont subitement devenus réfractaires à l’intégration des valeurs, mais parce que nos sociétés ont perdu le sens de la hiérarchie, élément indispensable dans la transmission des repères symboliques.

Il ne s’agit pas là d’une hiérarchie impliquant des formes de soumission ou conférant des avantages ou des privilèges. Il s’agit d’une hiérarchie impliquant le respect naturel que l’on doit à toute forme d’incarnation de l’autorité. Le professeur n’est pas digne de respect parce que c’est monsieur Untel ; la mère n’est pas digne de respect parce que c’est madame Unetelle : ils sont tous les deux dignes de respect parce que c’est le Professeur et la Mère. Ils symbolisent l’institution scolaire et l’institution familiale. Or, quand l’enfant se considère l’égal de ses parents, quand l’élève se considère l’égal de son professeur, on n’est pas dans une logique de la transmission, on est dans une logique de l’affrontement. Dans cette configuration fondée sur le rapport de force, l’enfant peut trouver légitime d’agresser sa mère, l’élève son professeur.

Sans relativiser le rôle de la fonction éducative des parents dans la conduite de leurs enfants, évitons toutefois de mettre systématiquement en cause les pratiques éducationnelles pour expliquer l’origine de la délinquance juvénile dans notre société. En faisant cela, on se donne bonne conscience tout en occultant les responsabilités collectives. Face aux exigences de leurs enfants, les parents pour la plupart ne démissionnent pas, ils sont tout simplement dépassés.

Pour autant, la violence est constitutive des sociétés humaines. Si celle des jeunes inquiète tant, c’est qu’elle a la particularité de mettre en cause non pas simplement la sécurité publique, mais également ce qui fonde l’unité même des sociétés humaines : la construction du lien social. En ce sens, la violence des jeunes révèle une faillite sociétale à laquelle n’est pas étranger le monde des adultes. Des adultes qui ont sans doute dépassé le stade de l’apprentissage social, mais dont le comportement n’est pas moins marqué que celui des jeunes par la désymbolisation en ce moment des rapports humains. Il n’existe pas de violence vertueuse, mais ce qui marque l’esprit dans la violence des jeunes, c’est souvent la futilité des motivations et l’immédiateté du passage à l’acte. C’est la marque évidente d’une carence dans le processus de construction identitaire lié à l’apprentissage social.

Les jeunes dans leur comportement obéissent souvent à des pulsions. Les adultes par moment ne sont pas pour autant moins impulsifs : leurs violences multiformes, parfois méthodiques et subtiles, s’inscrivent cependant plus communément dans des logiques de pouvoir et d’intérêts, alimentés par un individualisme forcené.


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